La crise togolaise décryptée

La Communauté économique des États de l’Afrique de l’ouest a imposé, samedi, une interdiction de voyager aux dirigeants togolais et le départ de Lomé de tous les ambassadeurs des pays membres. Une sanction qui intervient le lendemain des déclarations du militairement proclamé nouveau Président, Faure Gnassingbé, où il faisait partiellement marche arrière. Décryptage et enjeux de la situation.

Faure Gnassingbé de plus en plus isolé sur le plan international. Pour résoudre la crise togolaise, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’ouest (Cédéao), qui représente 15 Etats africains, travaillait activement avec la coopération de l’Union africaine (UA) sur la question du Togo. Dénonçant le mode d’accession au pouvoir de Faure Gnassingbé en le qualifiant de coup d’Etat, les deux organisations menaçaient le pays de sanctions s’il n’accédait pas à leurs demandes de retour à la « légalité constitutionnelle ». Des menaces qu’elles ont mises, samedi, à exécution. La Cédéao a imposé une interdiction de voyager aux dirigeants togolais et les 15 pays membres vont rappeler leur ambassadeur à Lomé. Un discours radical également adopté par l’Union Européenne et les Etats-Unis. Et ce malgré les signes d’apaisement montrés par le régime en place. Seule la France condamne encore du bout des lèvres.

Le nouvel homme fort de Lomé avait pourtant mis de l’eau dans son vin, vendredi, en faisant en sorte que les députés se décident en commission pour le retour des articles 65[<*>L’article 65 stipule qu' »en cas de vacance de la présidence de la République par décès, démission ou empêchement définitif, la fonction présidentielle est exercée provisoirement par le président de l’Assemblée nationale (…) Le gouvernement convoque le corps électoral dans les 60 jours de l’ouverture de la vacance pour l’élection d’un nouveau président de la République », rapporte [Republic of Togo]] et 144[<**>L’article 144 prévoit notamment qu' »aucune procédure de révision ne peut être engagée ou poursuivie en période d’intérim ou de vacance ou lorsqu’il est porté atteinte à l’intégrité du territoire », rapporte [Repubicoftogo.]] de la Constitution avant leur réforme. Des textes ré adoptés sans amendement. Il renonce ainsi à assurer la fin du mandat de son père (2008) et annonce l’organisation dans un délai de 60 jours d’une élection présidentielle. Mais il est pour l’heure hors de question de revenir sur la manière dont il est arrivé au pouvoir. Celui-ci devant normalement revenir à l’ancien président de l’Assemblée nationale, Fambaré Natchaba, au Bénin depuis le 5 février dernier, après que son vol, qui le ramenait au Togo, ait été détourné sur ce pays en conséquence de la fermeture des frontières aériennes et terrestres. Dans le même temps, Faure Gnassingbé était nommé par les militaires à la tête du pays.

L’Europe et les Etats-Unis condamnent, la France suit timidement

La Cédéao, appuyée par l’Union Africaine, est soutenue par l’Union Européenne (UE) – qui appelle à « un retour sans délai à l’ordre constitutionnel »- et même par Washington – qui demande à Faure Gnassingbé de « démissionner immédiatement ». La France de son côté, en l’absence d’une condamnation explicite du coup d’Etat, déclare soutenir les initiatives de la Cédéao. Dernière à avoir emboîter prudemment le pas de la fronde internationale, elle « déplore (…) qu’il n’ait pas encore été possible d’apporter une solution dans le plein respect de la Constitution, à la question de la dévolution du pouvoir présidentiel intérimaire ».

La commission européenne qui avait, au début de la crise politique, simplement exprimé sa «grande préoccupation», prône désormais le retour à l’ordre constitutionnel. Une retenue qui avait étonné certains observateurs. Javier Solana, Haut représentant pour la politique étrangère et de sécurité de l’Union européenne (UE), avait simplement rappelé que la tenue d’élections libres, justes et démocratiques était le seul moyen de désigner un successeur au Président défunt. Mais il a fallu attendre le 9 février 2005, pour qu’un communiqué de la présidence luxembourgeoise de l’Union reconnaisse que ce qui s’était passé à Lomé était un coup d’Etat. Non seulement l’affaire togolaise embarrasse l’Europe qui venait de décider du principe d’une normalisation de ses relations avec Lomé, mais elle intervient à un moment où l’UE, principal partenaire et premier donateur mondial au sud du Sahara, veut se départir de son image de donneur de leçons. Plutôt que de brandir la menace de sanctions, elle laisse les instances africaines continentales et régionales évaluer, chercher des issues aux crises qui éclatent dans leurs Etats membres et agir conjointement avec elles. A l’occasion de la crise togolaise, cela se traduit par le ralliement de l’Europe aux positions de l’UA et de la Cédéao.

La position de la France en question

Dans cette crise, la France est accusée par les manifestants togolais de jouer un double jeu : « Elle condamne de façon molle la prise de pouvoir de Faure Gnassingbé et se réfugie derrière la Cédéao pour la résolution du conflit togolais. Le même processus mis en place par Chirac en Centrafrique a fini par faire reconnaître le pouvoir du Président Bozizé. Cette même tactique est en train d’être mise en place par Chirac au Togo”, a affirmé le président du Mouvement européen pour la défense de la démocratie en Afrique (MEDDA), M. Christian Bailly-Grandveaux, sur les antennes de la BBC britannique.

Pour les Togolais, et en particulier pour les nombreux opposants en exil, la France a sa part de responsabilité dans l’histoire du long règne dictatorial de Eyadema Gnassingbé. Le régime Eyadema n’aurait pas tenu aussi longtemps s’il n’avait pas eu le soutien de la France, officiel et officieux, qui a co-financé et formé son armée et mis en place les moyens de renseignement aussi bien que les conseils et soutiens tactiques qui ont permis au régime Eyadema de se maintenir.

Aujourd’hui la France est sévèrement contestée en Afrique. Elle a des forces déployées au Togo. Que fera-t-elle pour les Togolais ? La seule réponse obtenue à ce jour auprès du Quai d’Orsay a été : « Nous sommes en contact avec tous nos collègues de la Cédéao, nous appuyons leurs efforts et c’est évidemment sur eux que nous comptons pour identifier et définir les modalités d’une sortie de crise. Nous sommes donc, en appui des efforts de la Cédéao» (Cécile Pozzo De Pozzo, porte-parole au Quai d’Orsay).

Les enjeux pour les délégations Africaines

La fermeté des instances panafricaines traduit d’importants enjeux stratégiques et géostratégiques qui mettent en jeu leur crédibilité face à l’Occident. Pour la Cédéao, le risque d’un conflit au Togo fait peser sur les Etats sahéliens enclavés de la zone une menace supplémentaire, l’essentiel de leur trafic commercial maritime ayant été détourné sur le port de Lomé depuis le conflit ivoirien. L’ouverture d’un second conflit risquerait en plus d’embraser la sous-région, la paix péniblement obtenue en Sierra Leone et au Liberia étant encore assez fragile.

L’enjeu pour l’Union Africaine est très important. La crise togolaise constitue un test pour cette dernière. Un échec pour restaurer l’ordre au Togo, (un des plus petits pays d’Afrique), serait de très mauvais augure pour ses interventions futures sur le continent. Un succès lui vaudrait une reconnaissance sur le plan international. De plus, la mise en place du NEPAD (Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique), de même que la revendication en cours d’une représentation permanent au Conseil de Sécurité de l’ONU l’oblige à diriger l’entrée du continent dans la modernité en veillant au respect des droits de l’Homme, de l’Etat de droit et des principes de bonne gouvernance. Depuis sa création, l’Union africaine (UA) lutte pour affirmer sa crédibilité et elle détient là une occasion unique de prouver qu’elle est opérationnelle.

Enfin, nul ne veut voir revenir le domino des coups d’Etat, compte tenu du nombre de fils de Chefs d’Etat qui n’ont d’autres aspirations que de succéder à leur père. Si les allers-retours effectués par le Président nigérian Olusegun Obasanjo et l’UA ne cessent de mettre la pression sur le pouvoir togolais pour que le coup d’Etat ne passe pas c’est parce qu’il s’agit là d’un moment clé qui pourrait faire ou défaire l’Union africaine.

Dès le départ, elle a adopté une attitude ferme, qualifiant de «coup d’Etat» le dernier changement constitutionnel. Par ailleurs, le fait de se positionner en faveur du principe de bonne gouvernance, de la démocratie et de la liberté d’opinion, est pour l’UA une façon de démontrer à l’Union Européenne qu’elle tient ses engagements et lui permettra en retour de bénéficier de sa part des promesses de diminution de la dette et de l’aide au développement de l’Afrique. Toujours est-il que les sanctions adoptées par la Cédéao n’ont absolument pas l’air d’inquiéter outre mesure Faure Gnassingbé, qui semble ne pas avoir peur d’un bras de fer. Seul contre tous, il tient tête à l’Afrique et à l’Europe, sourdes à ses signes de bonne volonté. Apaisement ou radicalisation? Le Togo reste plus que jamais dans l’expectative.