« La cause première du malheur des Congolais est l’impunité »

Marlène Rabaud et Arnaud Zajtman

Qui a assassiné Laurent-Désiré Kabila, président de la République Démocratique du Congo (RDC) de 1997 à 2001 et père de l’actuel chef de l’Etat ? Les journalistes Marlène Rabaud et Arnaud Zajtman ont mené une enquête dont est tirée Meurtre à Kinshasa. Qui a tué Laurent-Désiré Kabila ?, un documentaire de 52 minutes projeté en France jeudi 5 mai à 19h, au Cinéma Le Studio d’Aubervilliers.

La française Marlène Rabaud et le belge Arnaud Zajtman sont deux journalistes-réalisateurs qui ont vécu au Congo pendant dix ans. Après avoir réalisé de nombreux reportages pour de grands médias comme la BBC, France 24, TV5 et la RTBF, ils sont passés à la réalisation de films documentaires dont le premier, Kafka au Congo, a été remarqué dans de nombreux festivals de cinéma. Leur nouveau film, Meurtre à Kinshasa, qui a tué Laurent Désiré Kabila ?, dont nous parlions la semaine dernière, est le fruit d’un long travail d’investigation. Arnaud Zajtman nous a accordé un entretien.
Marlène Rabaud et Arnaud Zajtman

Afrik.com : Votre premier documentaire Kafka au Congo (2010) s’infiltrait dans les couloirs de la justice en République Démocratique du Congo. Avec Meurtre à Kinshasa, vous tentez de lever le voile sur le meurtre de Laurent Désiré Kabila qui n’a jamais vraiment été élucidé. Comment expliquez-vous l’intérêt que vous portez à la justice congolaise ?

Arnaud Zajtman :
J’ai vécu dix ans au Congo où j’ai été le correspondant permanent de la BBC et de France 24. J’ai beaucoup couvert les conflits qui ravagent ce pays et je suis arrivé à la conclusion que la guerre, les violences sexuelles, l’accaparement des ressources naturelles par des multinationales et la corruption des élites congolaises au plus haut niveau ne représentent pas la cause réelle du malheur des Congolais. Ce ne sont là que les conséquences d’une cause première qui est l’impunité. En effet, lorsque la justice ne fonctionne pas, des bandits dépourvus de la moindre once de sens commun s’en tirent et parviennent à investir le champ politique et à obtenir des postes de pouvoir d’où ils poursuivent leurs méfaits sans jamais être inquiétés. C’est cela le drame du Congo et de ses habitants. Et pour illustrer la question de l’impunité et de la justice mal rendue, quoi de plus cinématographique qu’une salle d’audience, avec des personnages qui campent leur rôle de manière entière: le Procureur au service du pouvoir, le juge qui est de connivence avec lui, l’accusé qui tente de sauver sa peau. On est dans une sorte de théâtre du réel et en même temps dans un résumé symbolique de la situation du pays. Je trouve cela très cinématographique et très important en même temps.

Afrik.com : La République Démocratique du Congo a connu plusieurs assassinats d’hommes politiques emblématiques tels que Patrice Lumumba et Laurent Désiré Kabila. En suivant les différents militaires qui ont participé au procès du meurtre de ce dernier, vous soulignez le fait qu’ « au Congo, la roue tourne vite. Les bourreaux d’hier deviennent les victimes d’aujourd’hui ». Combien de temps a duré le tournage de votre documentaire ?

Arnaud Zajtman :
Le tournage s’est étalé sur plus d’un an. J’ai commencé à m’intéresser à cette affaire lorsque je l’ai couverte en tant que journaliste il y a dix ans. J’avais gardé la conviction que la justice avait été mal rendue et que 50 innocents continuaient de croupir dans la terrible prison de Makala, à Kinshasa. Malheureusement, le journalisme est aussi dicté par l’actualité, surtout dans un pays comme le Congo, où l’actualité est tellement riche et tragique qu’il était difficile de trouver du temps pour revenir sur ce dossier. C’est seulement bien plus tard que j’ai réussi à trouver ce temps. En allant leur rendre visite, j’ai aussi été affolé par le mouroir que constitue cette prison. Les détenus politiques m’ont parlé aussi des parties de la prison inaccessibles aux étrangers. Les gens qui y vivent – on les appelle les moribonds – sont dans une situation sanitaire comparable à celle de détenus dans un camp de concentration nazi. Nous sommes au XXIème siècle et Joseph Kabila maintient un camp de concentration nazi au cœur de la capitale congolaise, c’est la terrible réalité qu’il devenait urgent de mettre sur la place publique. Fort de ce constat, je me suis lancé de manière entière dans le sujet. Je pensais qu’il finirait sur un happy end car beaucoup pensaient qu’à l’occasion des festivités marquant le cinquantième anniversaire de l’indépendance du Congo, le 30 juin 2010, Joseph Kabila prononcerait une amnistie à l’attention des 50 condamnés de Makala. Dans la prison, les détenus politiques avaient déjà fait leur valise, ils pensaient tous que la liberté était proche. Malheureusement, il n’en a rien été.

Afrik.com : Comment cette affaire a-t-elle évoluée depuis que vous avez terminé Meurtre à Kinshasa ?

Arnaud Zajtman :
Finalement, alors que nous étions à Bruxelles en train de monter notre film, nous avons appris l’évasion d’Antoine Vumilia, qui a réussi à sortir de la prison déguisé en femme. Il vit maintenant en exil sous protection du HCR [Haut Commissariat pour les Réfugiés, ndlr]. Du coup, cela a complètement modifié la donne car soudain il était hors de danger et nous pouvions donc le faire apparaître dans le film. A la différence de nombreux autres détenus, qui eux aussi ont accepté de témoigner et dont nous avons les images, mais que nous n’avons pas pu faire apparaître dans notre film de peur de les mettre en danger.

Afrik.com : Dans cette enquête, vous rassemblez les témoignages de nombreuses personnes clés de cette affaire dont, justement, celui d’Antoine Vumilia, prisonnier politique détenu à la prison de Kinshasa qui se filme en caméra cachée au risque d’être exécuté. Quelles limites vous fixez-vous pour obtenir des témoignages ?

Arnaud Zajtman :
La limite, c’est que les gens qui témoignent le fassent de manière consciente, notamment des conséquences possibles du film pour leur sécurité personnelle, et pas à leur insu, sauf s’ils occupent une position de pouvoir qui les protège de représailles possibles. Antoine Vumilia était détenu depuis dix ans lorsqu’il a commencé à filmer sa vie en prison, ainsi que celle des 50 autres détenus. Leur situation était oubliée de tous et ils avaient l’impression de mourir à petits feux. D’ailleurs deux des condamnés de ce dossier sont déjà morts et quatre autres sont en train de mourir, de chagrin et faute de soins de santé appropriés. Tous sont innocents et pour eux, il était urgent qu’on fasse connaître leur situation. Ce film permet de remettre ce dossier dans le conscience collective. C’était un risque à prendre. Cependant, si Antoine Vumilia était toujours derrière les barreaux, nous aurions probablement utilisé un stratagème esthétique pour masquer son visage et son identité. Ou bien nous aurions utilisé tous les témoignages que nous avons engrangés, ce qui aurait été un affront collectif et assumé de l’injustice voulue par Joseph Kabila. Je personnalise en direction de Joseph Kabila car la Cour militaire qui a condamné ces gens n’a jamais mis à disposition de leurs avocats les motivations du jugement. Depuis lors, elle a été dissoute. Du coup, il est impossible aux avocats de lancer une procédure judiciaire pour obtenir une révision du jugement. La seule issue possible à ce dossier est une amnistie présidentielle. C’est donc entre les mains de Joseph Kabila, qui devrait dépasser sa rancœur personnelle. Son père a été assassiné, certes, mais ce n’est pas une raison pour faire condamner des innocents.

Afrik.com : Preuve d’un vrai travail d’investigation, vous avez retrouvé en Suède Georges Mirindi, ex-garde du corps de Laurent Désiré Kabila évadé depuis 2006. Commet justifiez-vous son choix de témoigner dans votre film à visage découvert alors même qu’il est peut-être encore recherché par la justice congolaise ?

Arnaud Zajtman :
George Mirindi est le complice présumé de l’assassin. En 2006, 12 prisonniers condamnés injustement dans ce dossier ont réussi à s’évader de la prison. Ils ont pris refuge en Suède, une terre d’accueil pour les demandeurs d’asile, où George Mirindi, qui a réussi à s’enfuir immédiatement après l’assassinat, est également réfugié. Même si leur histoire est différente, ils sont devenus des compagnons d’exil. Ces 12 évadés qui avaient passé cinq ans en détention avec les autres innocents ont convaincu Mirindi de témoigner, par solidarité avec les 50 qui sont toujours en prison. Mirindi a donc accepté de nous rencontrer et de nous parler. Le fait qu’il soit sous mandat HCR le protège. Bien sûr, il ne reconnaît pas son implication dans l’assassinat, cependant son langage corporel exprime son malaise et on sent qu’il ne dit pas la vérité, ce qui était intéressant à montrer. C’est frustrant. On aurait aimé qu’il reconnaisse son rôle, mais il faut accepter la frustration, qui est à l’image de l’impasse dans laquelle se trouve ce dossier. Comme dit mon producteur, lorsqu’on réalise un film pareil, il faut accepter d’être seulement des collecteurs de données, que l’on met ensuite dans une structure de compréhension. On n’est pas procureurs, on n’a pas de moyens coercitifs qui nous permettraient de confondre les témoins. On peut seulement mettre en lumière une situation et c’est déjà une avancée!

Afrik.com : La mise en scène de votre investigation est intéressante puisque votre positionnement s’affirme de plus en plus tout au long du film. D’abord simple narrateur en voix-off, on vous remarque dans la vitre derrière Maître Cishugi, avocat lors du procès Kabila, puis en Suède lors de votre rencontre avec Vilal Malekera et ses compagnons avant de vous voir interpeller le président Joseph Kabila lors d’une conférence de presse officielle. En tant que journaliste belge, comment votre intérêt pour le sujet a-t-il été appréhendé par vos interlocuteurs ?

Arnaud Zajtman :
Bien vu. Déjà, lors de la première interview, on voit mes mains, ensuite mon reflet et j’apparais de plus en plus au fil du film, au fil du constat d’injustice. La plupart des interlocuteurs que nous avons rencontrés ma co-réalisatrice Marlène Rabaud et moi-même ont refusé de témoigner. La question de l’assassinat de Laurent Désiré Kabila est une question taboue au Congo car elle concerne le père du Président actuel et à ce titre personne n’ose l’évoquer, que ce soit en public ou en privé avec lui. Au Congo, ils appellent cela, « le dossier rouge ». Du coup, à chaque fois qu’on essuyait un refus, on avait peur que le tournage que nous étions en train de faire ne s’ébruite et ne nous crée des problèmes. Lors du tournage, il est arrivé que les services de sécurité visite notre hôtel ou nous suivent ou ordonnent à certains des témoins de ne pas nous rencontrer. Il nous est aussi arrivé de quitter notre domicile pendant plusieurs jours, par peur. Cependant, dans l’ensemble nous avons pu mener notre enquête jusqu’au bout. Le fait que je sois journaliste belge, comme vous dites, importe peu à mon avis. Je ne me définis pas comme cela et mes interlocuteurs non plus, heureusement. J’ai passé dix ans au Congo en tant que journaliste mais aussi en tant que citoyen. Quant à mon identité, elle est multiple et je pense avoir suffisamment d’empathie et d’intérêt pour le monde pour dépasser la nationalité, qui me ferait analyser le Congo par ce prisme-là. J’étais souvent dans l’Est du Congo lorsqu’il y avait des massacres ou des problèmes terribles et j’informais les Congolais qui m’écoutaient le matin sur la radio BBC, qui est en FM dans les grandes villes du Congo, ou le soir sur France 24, des situations en question, parfois au péril de ma vie, car il m’est arrivé plusieurs fois, avec Marlène Rabaud, d’être au cœur des combats. Pour cette raison, beaucoup de gens au Congo me connaissent et ont de l’estime pour mon travail, y compris au sein de la classe politique. Cela nous a permis d’avoir la confiance de nos interlocuteurs, tels Abdoullaye Yerodia, Mwenze Kongolo ou l’avocat Cishugi, qui parlent à coeur ouvert du dossier de l’assassinat de Kabila et dénoncent haut et fort la parodie de justice qui a été menée.

Afrik.com : Le film a été diffusé sur la Radio Télévision Belge Francophone le 19 janvier 2011 et sur France O le 27 avril 2011. Pensez-vous que les spectateurs congolais et africains auront bientôt la chance de le voir ?

Arnaud Zajtman :
Je l’espère de tout coeur et le film est à la disposition de quiconque veux organiser une projection au Congo ou ailleurs dans le monde. Malheureusement, les salles de cinéma sont devenus rares. Les quelques lieux financés par l’Occident (Centre Culturel Français et Centre Wallonie Bruxelles) risquent de ne pas oser montrer ce film. Avec la campagne électorale approchant, peut-être que des télévisions locales le diffuseront. Je sais que le film circule assez bien dans la diaspora congolaise, peut-être que grâce à internet ou aux vendeurs de DVD pirates, il arrivera à Kinshasa…

 Meurtre à Kinshasa, Qui a tué Laurent Désiré Kabila?

Film documentaire de Marlène Rabaud et Arnaud Zajtman, Belgique, 2011, 52′

Produit par Entre Chien et Loup, Radio Télévision Belge Francophone, Wallonie Image Production et W.I.P. Solferino Images.

Raconté par Hippolyte Girardot.

Projeté le jeudi 5 mai à 19h, au Cinéma Le Studio d’Aubervilliers, 2, rue Edouard Poisson, Aubervilliers, France.

 Projection de Kafka au Congo dans le cadre du festival alternatif Privés de télé !, le mercredi 4 mai à 20h au Cinéma La Clef 34 rue Daubenton 75005 Paris. Métro Censier-Daubenton

 Extrait du film