La Banque des Etats de l’Afrique centrale dans la tourmente

Après le détournement de 19 milliards de francs Cfa au bureau de la Beac (Banque des Etats de l’Afrique centrale), à Paris, le gouverneur de cette institution, le Gabonais Philibert Andzembe, a été rappelé dans son pays par le nouveau président Ali Bongo. Certaines sources annoncent d’ailleurs le limogeage pur et simple de M. Andzembe. Essimi Menye, le ministre camerounais en charge des Finances, fait le point sur la situation à la Beac et nous éclaire sur ce « rappel » du gouverneur.

Notre correspondante au Cameroun

«Après avoir déploré la situation qui prévaut au bureau extérieur de la Beac à Paris, (…) caractérisée par des malversations financières provisoirement évaluées à 19 milliards de francs Cfa», le nouveau président de la République du Gabon, Ali Bongo Ondimba, a décidé de «rappeler le gouverneur de la Beac (…) en vue de son remplacement», affirme le communiqué officiel faisant suite à la première réunion du gouvernement, à Libreville, le 19 octobre. Une mission d’enquête interne avait révélé ces détournements en septembre dernier. Des révélations que Philibert Andzembé a lui-même confirmées, impliquant plusieurs de ses collaborateurs. Depuis la création de la Beac en 1977, les Gabonais ont toujours occupé le poste de gouverneur de l’institution. Mais cette tradition pourrait être remise en cause par les autres pays d’Afrique centrale. Essimi Menye, ministre camerounais des Finances, a accepté de répondre à nos questions, lors d’un entretien à la radio nationale publique, CRTV.

Afrik.com : Qu’est ce qu’il faut comprendre du limogeage de Philibert Andzembe ?

Essimi Menye :
Je ne saurais dire si c’est un limogeage. Vous savez que la Communauté économique et monétaire d’Afrique centrale, la CEMAC, a des règles. Le gouverneur de la BEAC est nommé par la conférence des Chefs d’Etat, mais sur proposition du pays qui a le poste. Vous savez que la mise en place du gouvernement de la Beac a fait que le poste de Gouverneur appartienne au Gabon, et que les autres pays aient les directions générales. Le gouvernement gabonais a décidé de rappeler le gouverneur de la Beac pour des raisons que nous ne connaissons pas. Peut être qu’il voudrait lui faire une proposition ou offrir une promotion, nous ne savons pas. Nous constatons seulement que le gouvernement l’a rappelé. Ce rappel, je ne saurais dire qu’il a un lien avec l’actualité ambiante au sein de la Beac, mais je veux assurer aux uns et aux autres que les ministres de la zone Cemac ont commis plusieurs audits sur la Beac, sur la gestion de la Beac elle-même, la gestion de la Banque de Paris et tout le système. D’ailleurs, ces audits se poursuivent. Ils vont nous permettre non seulement de voir plus clair dans ce qui s’est passé, mais aussi de mieux maitriser dans l’avenir la gestion des ressources de la sous région. Le rappel du gouverneur tel que j’ai appris par la radio est une décision volontaire et unilatérale du gouvernement gabonais. Parce que même s’il faut nommer un nouveau gouverneur, il faudra que cela se fasse de concert avec les Chefs d’Etat de la sous région.

Afrik.com : A ce qu’on sait, cette affaire porte sur la disparition d’au moins 19 milliards de francs CFA. Concrètement, qu’est ce qui a pu se passer pour que des sommes aussi importantes soient subtilisées ?

Essimi Menye :
Nous avons, en tant que comité des ministres des finances de la sous-région, constaté qu’il y avait des sommes qui étaient prélevées par l’Agence Beac de Paris. Un audit a été commandité, cet audit se poursuit. Ce que nous avons constaté en préliminaire, c’est que cela ne s’est pas fait en une fois ou en deux fois. Ça s’est fait en plusieurs fois. Il faut plusieurs gouttes pour vider un fût. C’est un peu d’argent pris à chaque fois qui a permis d’atteindre 19 milliards et après 7 ou 8 ans. Les enquêtes se poursuivent. Nous avons exploré auprès des banques. L’agence Beac à Paris avait un compte à la Société générale. Nous avons clôturé ce compte, on en a d’autres à la BNP Paribas. Et les chèques tirés auprès de ces banques ont été mis en exploitation. On y voit effectivement certaines informations. Il y a également des retraits qui ont été faits à la caisse et toutes ces informations sont en train d’être analysées. Pour me résumer, ça c’est fait en plusieurs étapes, plusieurs années, c’était des montants plus ou moins importants. Et puis apparemment, c’était des montants autorisés par le gouvernement de la Beac de Yaoundé l. Ce sont donc des responsables qui ont autorisé cette utilisation frauduleuse.

Afrik.com : Monsieur le ministre, il faudrait peut-être commencer par regarder au siège avant de regarder à Paris…

Essimi Menye :
Moi, je crois qu’il y a un lien clair au siège. On a vu qu’il y a eu des autorisations. Et je pense que même s’il faut s’appesantir sur son utilisation à Paris, on se demande pourquoi tant d’argent a été autorisé. Et je pense que les responsables du gouvernement central sont les premiers à devoir s’exprimer là-dessus.

Afrik.com : Est-ce qu’il n’y a pas lieu de questionner le dispositif en place. Vous le connaissez bien. Ce dispositif, en soi, ne favorisait-t-il pas ce type d’opération ?

Essimi Menye :
La Beac est une structure en développement. Il y avait une organisation qui existait, et cette organisation a été revue depuis 2006. Il y a eu un besoin de reformer à la Cemac. Cette reforme nous a permis de partir d’une gestion qui reposait sur le gouverneur, le vice gouverneur, le Secrétaire General, et c’était pratiquement ça le gouvernement de la Beac. Aujourd’hui nous avons le gouverneur, le vice gouverneur, le Secrétaire général, et trois directeurs généraux. Cette ossature permet d’introduire la notion de collégialité, donc le gouverneur ne peut plus décider tout seul pour certaines choses importantes. Ce qui permet de plus d’asseoir une certaine transparence et de gouvernance dans la gestion des ressources.

Afrik.com : Cette situation ne va-t-elle pas remettre en cause certaines règles telles que celle donnant au Gabon le monopole du poste de gouverneur ?

Essimi Menye :
C’est ce qui se dit là dehors. J’ai aussi entendu cela. Mais je pense que c’est une décision qui reste celle des chefs d’Etat de la sous région.

Afrik.com : Il se dit également que l’institution financière de la sous-région est fragilisée par cette affaire. Qu’est-ce qui pourra rétablir la confiance entre la Beac et les divers operateurs ?

Essimi Menye :
Je ne pense pas que c’est une situation qui devrait remettre en cause la banque de la sous-région. C’est un compte de réserve de la Beac qui n’a rien à voir avec la gestion des ressources. La Beac fonctionne comme une entreprise. Elle a des réserves des Etats qu’elle place. Quand elle place ces réserves, celles-ci génèrent de l’argent. Et c’est cet argent qui est utilisé pour faire fonctionner la Beac. Ce qui est donc remis en cause ici, c’est une utilisation légère d’une petite portion des revenus des recettes de la Beac. Et c’était sur une très longue période, et je pense que cette situation a été également favorisée par le fait qu’il y avait trois personnes qui formaient l’ossature de ce gouvernement de la Beac. Mais aujourd’hui, malgré tout, chaque Etat est représenté dans le gouvernement de la Beac, ce qui crée une bonne gouvernance.

Afrik.com : Sur le plan de l’image et de la réputation de la Beac, il y a peut être un gap à combler ?

Essimi Menye :
Oui. Dans toute organisation, on a toujours besoin, après une période donnée, de revoir ce qui marche bien et ce qui ne marche pas bien. La Beac est en train progressivement d’informatiser la plupart des opérations donc ceci va nous conduire au fil des mois et des années, a une meilleure maîtrise et une meilleure gestion des ressources de la banque centrale. Je ne pense pas que ça devrait remettre en cause la crédibilité de cette institution qui en elle-même est très solide. Elle est une structure solide et bien gérée. Mais il y quelques hommes qui prennent des mauvaises décisions, et ça peut arriver. Mais notre souci également est qu’elle soit mieux gérée que dans le futur. C’est dans cet esprit-là que les reformes se poursuivent.