L’Ivoirien Marcel Zadi Kessy pour une nouvelle vision du développement

Le patron des patrons ivoiriens explique à afrik.com sa vision d’un développement mieux ancré dans les réalités locales de l’Afrique.

Marcel Zadi Kessy préside la SODECI-CIE (Société de distribution d’eau en Côte d’Ivoire -Compagnie Ivoirienne d’Electricité). A la tête du patronat ivoirien et directeur adjoint de la SAUR (filiale du groupe Bouygues), il a fait de la question du développement en Afrique une préoccupation majeure qui l’a amené à conduire une expérience originale dans son village.

Afrik.com : vous avez récemment reçu à Yakouli, votre village en Côte d’Ivoire, le vice-président de la Banque mondiale, Jean-Louis Sarbib, venu se rendre compte de l’évolution d’un projet de développement que vous mettez en place dans votre village. Pourriez-vous nous parler de cette initiative ?

Marcel Zadi Kessy : En effet nous avons reçu à Yakouli, mon village natal, le vice président de la Banque mondiale dans le cadre d’une ONG que j’ai créée et qui s’appelle Ouyine, ce qui signifie entraide en bété (langue de l’ouest de la Côte d’Ivoire). J’ai voulu faire partager le constat suivant : la réussite de tout projet repose sur l’implication de la base. J’entends par base, les personnes concernées au premier chef par un projet.

En 1940, la société de mon village était dirigée par des  » Anciens  » Les habitants pouvaient satisfaire gratuitement leurs besoins primaires que sont l’éducation (à l’époque coloniale, les villageois étaient peu intéressés par l’école, c’est l’Etat qui supportait toutes les charges pour inciter les parents à scolariser leurs enfants), le logement, la santé et l’alimentation (la nature y pourvoyait), l’accès à l’eau.

Mesurez le changement en seulement 60 ans ! Tous ces besoins ne peuvent être satisfaits que si une contrepartie monétaire existe. Et il s’agit de trouver les moyens de réunir des ressources nécessaires pour subvenir à tous ses besoins. De même la société a évolué puisque les femmes, les jeunes, les cadres participent à la prise de décision aussi bien que les anciens. Il appartient à ces derniers de les intégrer dans une structure qui décide de l’avenir du village. Une structure de décision nommée gouvernement du village a été de fait initiée et fonctionne sur la base du consensus. Les jeunes, influencés par la société occidentale veulent la transposer telle quelle dans le village. Les Anciens quant à eux résistent à ce changement. Ce  » gouvernement  » à Yakouli est composé de 13 Anciens, de 7 femmes et de 8 jeunes, soit 28 membres au total. Il gère l’école, le dispensaire, la mutuelle d’assurance du village. Les jeunes notamment qui ont la charge de l’école ont été initiés à des rudiments de gestion et d’informatique puisqu’un outil de gestion informatique a été mis en place. La gestion étant la clé de la réussite de tout projet.

Afrik.com : En quoi cette logique est-elle à l’inverse de celle d’un projet géant comme, par exemple, celui de l’oléoduc Tchad-Cameroun ?

MZK : C’est un projet pour lequel on n’a pas pris la peine de consulter les populations locales auprès de qui seront stockées les réserves de pétrole. Le futur oléoduc est l’exemple d’un projet qui a été pensé par le haut. C’est un projet qui, me semble-t-il, n’a pas été réellement réfléchi ni discuté avec les habitants.

Afrik.com : Vous êtes à la tête d’un des plus importants groupes de la sous-région et vous avez par ailleurs écrit un livre sur le management. Etes-vous le précurseur d’un  » management à l’africaine  » ?

MZK :  » Management à l’africaine  » est un terme qui me déplaît car il me paraît discriminant ; quant à précurseur, c’est un bien grand mot. Toutefois, j’estime que le management en Afrique ne peut se pratiquer de la même manière qu’en Europe, ou qu’aux Etats Unis. Prenons un caissier qui gagne environ 1 000 FF et qui voit circuler environ un milliard par an et ce en espèces puisque contrairement à l’Europe, beaucoup de règlements se font de cette manière. Il n’est donc pas étonnant que ce dernier confronté à des charges, qui font parfois le triple de son salaire, soit tenté de se servir dans la caisse.

Ceci n’excuse en rien le geste mais il nous appartient d’en tenir compte et d’organiser l’entreprise de façon à ce que de telles situations ne puissent survenir. Aussi le caissier est secondé par d’autres personnes, ce qui ne fait pas de lui le responsable de l’opération de bout en bout. Par ailleurs j’ai constaté que les femmes font preuve d’une grande honnêteté, ce qui m’a amené à les placer à des postes clé, notamment dans les domaines que sont la comptabilité et la gestion de stocks. Il en est de même pour les jeunes à qui il faut faire une place parce qu’ils sont l’avenir et qu’ils sont compétents.

Afrik.com : La situation politique en Côte d’Ivoire n’est-elle pas un frein pour les entreprises et les investisseurs ?

MZK : La situation actuelle du pays traduit un manque de maturité politique. Il est évident que les mutineries de ces derniers jours ont découragé tout mouvement de capitaux.

Afrik.com. : Nous sommes comme vous le savez, un média sur Internet. Pensez-vous qu’il soit une clé de développement pour l’Afrique ?

MZK : Evidemment ! J’envisage d’en créer un afin de faire connaître mon ONG de par le monde et que l’expérience puisse s’étendre à d’autres. Il est vrai que j’ai eu des réunions dans des villages voisins du mien. J’espère voir notre expérience s’élargir à ces derniers, puis par cercles concentriques aux différents cantons.