L’Islam secoué par l’amour

Avec Jalâl Al-Dîn Rûmî l’Islam médiéval croise l’amour sous toutes ses formes : amour de Dieu et amour des hommes. Leur carrefour fécondant une spiritualité éprise d’absolu et de don de soi, en marge de toutes les règles sociales et faisant fi de toutes bienséances.

Jalâl Al-Dîn Rûmî est une des figures les plus fortes de l’Islam médiéval : à tous ceux pour qui l’Islam paraît intolérant, il apporte un cinglant démenti. A tout ceux qui redoutent l’exploitation sociale de l’Islam comme un moyen de contrôle de la société, il inflige une lourde défaite. Allah est porteur de lumière, de tolérance et d’amour. Et c’est l’un des plus grands poètes mystiques iraniens qui le prouve.

Né à Balkh, en Iran, le 30 septembre 1207, Jalâl Al-Dîn Rûmî est le fils de Bahâ al-Dîn Walad, théologien et docteur de l’Islam, dont les sermons et les enseignements nous ont été conservés. Les deux hommes sont repoussés par l’invasion mongole, pour émigrer vers l’Ouest, dans un cheminement qui leur fait croiser plusieurs autres grands penseurs religieux du temps : le poète Farîd al-Dîn ‘Attâr, l’auteur du Langage des oiseaux, et surtout Ibn ‘Arabî,  » le plus grand maître « , originaire d’Andalousie. La famille se fixe enfin à Konya, en Anatolie, où très vite Jalâl Al-Dîn Rûmî devient un enseignant respecté et écouté. Il aurait pu se contenter alors d’être un esprit renommé et un grand savant en matière religieuse.

Coup de tonnerre

Mais c’est en novembre 1244 que survient le bouleversement : il rencontre Shams Tabrîzî, derviche errant, sans confrérie ni maître, vagabond perpétuel exalté par l’amour de Dieu, engagé dans un dialogue exclusif avec la transcendance, indifférent aux règles sociales et aux leçons des sages. C’est le coup de foudre. Spirituel, d’abord.

 » J’étais mort, tu m’as redonné vie ; j’étais pleur, tu m’as transformé en rire / Le bonheur de ton amour a fait de moi la joie éternelle. «  Rûmî abandonne tout : famille, enseignement, étudiants, et il devient poète. L’intensité de l’expression poétique le possède tout entier : des dizaines de milliers de vers consacrés à Shams Tabrîzî, qui l’initie aussi à la musique et à la danse mystique.

C’est un coup de tonnerre dans la communauté intellectuelle et religieuse de Konya, peu préparée à accueillir cet amour intense. Elle chasse Shams au bout de quelques mois, provoquant le désespoir de Rûmî. Le propre fils de Rûmî, Sultân Walad, retourne chercher Shams à Damas et le ramène un an plus tard, pour consoler son père. Mais Shams avait annoncé qu’il disparaîtrait brutalement, et que personne ne saurait ce qu’il serait devenu. En décembre 1247, Rûmî perd toute trace de lui. Il le cherchera encore quelque années, se rendant à Damas, infructueusement. Plusieurs sources évoquent son possible assassinat par des disciples de Rûmî jaloux de son influence sur leur maître.

Amour intense

C’est la douleur et la perte de l’aimé qui vont inspirer à Jalâl Al-Dîn Rûmî ses plus beaux vers mystiques, tournés vers l’incandescence de l’amour de Dieu :

 » Je suis l’eau, le jardin du jardin / je suis le pourpre de mille pourpres.

Ô résurrection subite, ô miséricorde sans fin / O feu allumé dans le buisson des pensées ! / Regarde comment, face à l’eau de sa grâce, le feu s’est agenouillé

Et décapite l’automne, puisque tu es devenu printemps.

O vin, je suis pire que toi ! Je suis encore plus  » vin  » que toi !

Je suis plus bouillonnant que toi, alors calme toi, sois prudent, car je suis ivre. « 

Quelques années passent et Rûmî annonce que Shams lui est revenu, incarné en un autre de ses disciples, Zarkûb, qui a son tour faillit être assassiné par des proches du maître, jaloux de son influence sur lui. Après sa mort en 1258, c’est une nouvelle réincarnation de Shams, Husâm al-Dîn Tchelebî, qui inspira le plus grand ouvrage d’enseignement religieux de Rûmî, le Mathnavî, surnommé  » le Coran persan « . Jalâl Al-Dîn Rûmî meurt en 1273, à Konya, et son mausolée reste aujourd’hui un lieu de pèlerinage privilégié pour les mystiques de l’Islam, en particulier pour tous ceux qui se réclament directement de lui, les Mawlawiyya, que l’occident chrétien connaît plutôt sous le nom de  » derviches tourneurs « .

Mettre l’amour de Dieu au dessus de toutes les autres préoccupations, incarner cet amour de Dieu dans l’amour d’un homme, et projeter cet amour intense dans des vers dont la puissance et l’élan restent sans égal à travers les temps, tel est la puissance de l’expérience spirituelle de Rûmî, révérée et écoutée jusqu’à aujourd’hui. C’est elle qui lui dicte cette foi qui prend aux tripes :  » A moi l’ami, à moi la caverne, à moi l’amour dévoreur d’entrailles, Tu es l’ami, tu es caverne, Seigneur, garde-moi !  »

Commander les livres :

Rûmî, Mathnawi, La quête de l’absolu, ed du Rocher 1990

Rûmî, Le livre de Chams de Tabriz, Gallimard, 1993

Frédéric Lenoir et Ysé Tardan-Masquelier, Le Livre des Sagesses, Bayard, 2002