L’Express Dakar-Bamako à l’heure CFA

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La lenteur du train Dakar-Bamako ne réfrène pas l’ardeur des voyageurs. L’Express reste le moyen de transport le plus utilisé, notamment par les commerçants sénégalais et maliens, parce qu’il est peu coûteux. Un périple de 1 230 km qui n’en demeure pas moins une aventure riche en découvertes humaines et splendeurs géographiques.

Sur le quai de l’ancienne gare coloniale, à Dakar, les voyageurs s’entassent. Le train devrait bientôt partir et le quai est comble. Certains attendent depuis longtemps déjà. Notamment des lycéens et des universitaires. Venus de villages lointains pour visiter leur famille, ils retournent au Mali afin de poursuivre leurs études. Des femmes en boubous de toutes les couleurs portent sur leur tête de grandes bassines. Parmi elles, beaucoup de « bana-banas » (des commerçantes, en wolof) tiennent de lourds bagages de produits cosmétiques, alimentaires ou textiles. Tous ont emporté suffisamment de nourriture, de riz, d’épices, de tissus, mais aussi des CD pour pouvoir « durer ». Longue de l230 km, la traversée met parfois plus de deux jours !
Gestes de la main, accolades, adieux depuis les fenêtres, le chef de gare siffle le départ. « Avec deux ou trois heures de retard », remarque Papis, un jeune employé de la SNCS (Société nationale des chemins de fer sénégalais). Le train, alimenté au diesel, s’ébranle péniblement. Dakar et sa banlieue s’éloignent pour peu à peu laisser s’installer la brousse, les champs de sorgho, d’arachide, les couleurs chatoyantes du Sahel et le charme du monde rural.

Ancien train français

Le train de métal bleuté, imposant, roule sur deux malheureux rails posés à même le sol, en friche. Vestiges de l’époque coloniale, les wagons affichent encore les lignes ferroviaires des banlieues françaises. Image improbable et pour le moins surprenante, dans les compartiments trônent toujours les photos de châteaux de la Loire. La prodigieuse lenteur de ce train nommé « Express » est une aubaine pour les habitants qui se précipitent, depuis les villages alentours, aux fenêtres du train pour vendre jus de bissap, régimes de bananes, épis de maïs grillés, tomates, oignons mais aussi pagnes et, bien sûr, plats typiques tels que le tiebudien ou le mafé. A l’intérieur, les voyageurs s’amassent aux fenêtres et font leur marché. « Le problème, c’est que certains profitent du départ du train pour ne pas payer », s’insurge une commerçante manifestement habituée.
L’Express s’arrête souvent. A vrai dire, personne ne sait jamais trop pourquoi. Zones inondées, contrôles, pannes techniques ? « Inch’ Allah ! », répondent les coutumiers avec un flegme légendaire. En plus de faire une pause à Thiès, Djourbel, Tambacounda, Oualia, Kita, etc., le chef du train siffle deux longues haltes obligatoires : les passagers descendent faire tamponner leur passeport dans les commissariats de Kidira, pour quitter le Sénégal, et de Kayes pour signaler leur entrée au Mali. Des contrôleurs scrutent les moindres recoins du train. « Quelques clandestins trouvent refuge entre les wagons ou sur le toit. Il arrive que certains meurent en tombant », raconte un homme d’affaires, portable à la main. Dehors, les policiers appellent chaque nom, épluchent avec minutie chaque visa et profitent parfois de la crédulité des toubabs pour obtenir quelque bakchich…

Palabres de voyage

Une fois les voyageurs remontés, la préparation rituelle du thé reprend ses droits et les conversations vont bon train. Polygamie, politique, le coût du trajet en avion, la famille… « Une façon de faire passer le temps », lance cette femme allongée de tout son long sur la banquette, éventail à la main. Dans chaque wagon, le son saturé de l’incontournable Youssou N’Dour résonne sans discontinuer. Les odeurs de nourriture et de karité envahissent tous les compartiments. Difficile de dormir. Les chanceux qui ont une couchette pourront, eux, tenter une sieste à l’écart de l’ambiance surchauffée. Mais ce luxe coûte cher : pas moins de 40 000 francs CFA (61 euros) pour s’isoler du fourmillement incessant des voyageurs (et de leurs bêtes) agglutinés en classe économique. Théâtral.
Le temps passe et le trajet n’en finit pas. Des voyageurs palabrent accoudés aux fenêtres et regardent le paysage qui défile : brousse, terre rouge à perte de vue, falaises et, de temps à autres, de petits villages de huttes au milieu de l’immensité du Sahel. Et, toujours, dans les couloirs, des musulmans prient sur leur tapis. Ces fervents pratiquants s’adonnent ainsi aux cinq invocations quotidiennes. Manière de rappeler aux toubabs pressés qu’ils arriveront si Dieu le veut. Car Lui seul sait quand.

Nathalie Rohmer

Renseignements

Gare de Dakar : 00 221 823 31 40

Gare de Bamako: 00 222 22 59 67

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« Les bouts de bois de Dieu », Ousmane Sembene