L’excès d’enseignants contractuels, plaie du système scolaire africain

La multiplication des enseignants contractuels, non fonctionnaires et peu coûteux, affaiblit à terme la qualité des savoirs dispensés dans les écoles primaires et secondaires africaines. Un problème majeur sur lequel se penchent, depuis mardi, les experts internationaux de l’éducation en Afrique réunis au Mali pour la Conférence sur les enseignants contractuels Bamako +5 prévue jusqu’au 29 octobre.

Plus que quatre millions d’enseignants supplémentaires en Afrique, et on arrivera à atteindre le seuil d’Education pour tous (Ept) d’ici à 2015. Depuis 2000, date à laquelle ont été énoncés les Objectifs du millénaire pour le développement (OMD) et ceux de l’Ept, les gouvernements africains essaient de rattraper à grands pas leur retard pour approcher au mieux les impératifs onusiens, allant jusqu’à sortir l’artillerie lourde pour multiplier leurs effectifs d’enseignants. Au centre de ce stakhanovisme de l’éducation en marche, le processus de contractualisation des enseignants s’est développé dans l’ensemble des pays du continent depuis une dizaine d’années.

Au lieu de passer les concours organisés par les Ministères de l’Education, il a été octroyé aux candidats au métier d’enseignant le droit de se présenter directement aux écoles, pour être embauchés par elles, sous condition de détenir au moins un diplôme, Bac, brevet ou CAP. Destiné au départ à enrayer les disparités territoriales liées au manque d’instituteurs dans les localités rurales reculées, le recrutement de contractuels est vite devenu affaire courante dans les villes et les capitales africaines. Formation de courte durée, rémunérations au rabais et recrutement aléatoire, ces enseignants, ne coûtant presque rien aux Etats, se sont multipliés. A tel point qu’aujourd’hui, le nombre d’enseignants contractuels viendrait à dépasser le nombre d’enseignants fonctionnaires dans plusieurs pays comme le Mali et le Sénégal, deux pays habitués chacun aux grèves récurrentes de leurs professeurs.

Réunis depuis ce mardi à Bamako, des experts internationaux du système éducatif africain entendent trouver une solution aux effets pervers de cette contractualisation effrénée qui, en dépit de la multiplication du nombre des enseignants, a entraîné une diminution de la qualité du savoir dispensé aux élèves des écoles primaires et secondaires. A l’échelle du pays, ces enseignants contractuels, de niveau d’études différent ont accru les disparités de programme et de contenu entre les écoles. « Le problème majeur de ces enseignants contractuels est leur formation, explique l’Administrateur de programme de l’Union Africaine Mohamed Chérif Diarra. Ils n’ont pas été formés à l’Ecole normale [établissement de formation des maîtres], ils ont suivi des programmes spéciaux de quelques semaines pas plus. Le niveau de ces enseignants est donc très faible et le savoir qu’ils inculquent à nos élèves l’est tout autant! Il nous faut réagir ! ».

Les Politiques d’ajustement structurel en cause

Opérées dans les années 1990, les réformes institutionnelles de décentralisation et déconcentration en Afrique ont engendré des transferts de compétences concernant le recrutement des maîtres, passé du niveau national à celui des localités. En 2003, le Mali a entamé sa politique de décentralisation. Or, le transfert de certaines compétences de l’Etat aux collectivités locales, dont fait partie la formation des enseignants, ne s’est pas accompagné d’un transfert de ressources financières suffisantes, entraînant la précarisation installée de ces enseignants contractuels. « Les contractuels vivent dans des conditions de travail difficiles, ils ne savent pas de quoi sera fait l’année scolaire qui suit. Ils sont en outre nettement moins bien payés que leurs collègues fonctionnaires », note Mohamed Chérif Diarra.

Selon cet expert, la situation des pays africains francophones, anglophones et lusophones concernant les enseignants contractuels varierait en fonction des niveaux de déconcentration et décentralisation des Etats. Un pays fortement centralisé ayant à ce jour un nombre d’enseignants contractualisés moindre qu’un pays où la décentralisation est forte comme au Nigeria, fondé sur un système fédéral.

« Ce sont les Politiques d’ajustement structurel (PAS) imposées par la Banque mondiale et le Fonds monétaire international qui sont à l’origine de ces problématiques. En coupant les financements aux ministères de l’Education de nos pays africains, en imposant une réduction drastique des Ecole normales, et, effet cynique, en mettant à la retraite anticipée les enseignants qualifiés, ils nous ont fait perdre un réservoir important de savoirs et ont provoqué cette situation», souligne Mohamed Chérif Diarra.

Renouveler le recrutement des enseignants, une nécessité

Organisée par l’Association pour le développement de l’éducation en Afrique (ADEA), la Conférence Bamako +5, la deuxième du genre après celle de 2004 sur le même thème, devrait se focaliser en cette édition sur les moyens de renouveler le recrutement des enseignants contractuels. « Ces enseignants doivent être suffisamment formés afin d’être en mesure de dispenser un enseignement de qualité. C’est ce défi majeur que cherche à relever cette conférence », précise Ousmane Saïd Cissé, Conseiller technique du Ministère de l’éducation malien, co-organisateur. A la nécessité d’un recrutement de qualité, il faut ajouter la titularisation des enseignants, gage d’une pérennité de leur statut et par là même, d’un intérêt plus vif pour leur métier. Depuis le début de l’année, le Mali a entamé une réforme du statut des enseignants contractuels qui a abouti à l’intégration des contractuels dans le corps des fonctionnaires des collectivités locales. Une idée qui devrait fortement intéresser la vingtaine de représentants de gouvernements africains venus assister à la Conférence.

La titularisation des enseignants contractuels demeure la solution la plus appropriée pour répondre actuellement à leurs problèmes. Mais c’est une solution onéreuse qui pourrait coûter jusqu’à 8 milliards de dollars par an, selon l’UNESCO. « Une nécessité absolue », estime Mohamed Chérif Diarra.