L’Etat français a-t-il payé l’impôt révolutionnaire au FLN en 1959 ?

L’Etat français aurait versé de l’argent au FLN pour éviter le sabotage du gazoduc qui traversait le Sahara. Tel est le « scoop » inédit publié dans un numéro, hors série, de la revue «Sciences et Vie».

De notre partenaire Le Quotidien d’Oran

Les compagnies pétrolières françaises auraient versé de l’argent pour préserver le gazoduc. C’est un historien qui a une réputation de sérieux, Daniel Lefeuvre – il est l’auteur de « Chère Algérie, Comptes et mécomptes de la tutelle coloniale, 1930-1962 sur les coûts financiers de la guerre – qui avance cette thèse. Et l’historien cite un témoin de taille, Paul Delouvrier, délégué général du gouvernement français en Algérie de décembre 1958 à novembre 1960, en charge notamment du fameux « Plan de Constantine ».

Le FLN payé par la France pour épargner le gaz

1958 est l’année où la France a commencé à exploiter le pétrole algérien. Les propos rapportés par l’historien dateraient de 1983 (Delouvrier est mort en 1995 après avoir continué sa carrière qui l’a placé à la tête de EDF-GDF, puis du parc de La Villette) et indiquent qu’un arrangement a existé entre le gouvernement français et le Front de libération nationale (FLN) pour que celui-ci ne sabote pas le gazoduc. Selon Delouvrier, il a demandé et obtenu un milliard de francs lourds par an « pour sortir le gaz du Sahara et l’acheminer jusqu’à la côte ». Les choses se seraient réglées par un accord avec le GPRA (Gouvernement provisoire de la république algérienne) à Tunis. « Pourquoi les tuyaux n’ont pas été transpercés ? C’était facile avec les fellaghas ? Simplement parce que je me suis entendu avec Tunis (…). Et le gaz est sorti parce que je me suis entendu pour que jamais les fellaghas ne le touchent. Et les compagnies ont arrosé suffisamment et elles arrosaient les gens qui, après, allaient acheter des armes pour tuer les Français ».

Pas la moindre indication sur l’identité des membres du GPRA qui auraient conclu cet arrangement, hormis le nom de Salah Bouakouir, qui aurait servi d’intermédiaire. L’exégèse des propos de Delouvrier est donnée par le rédacteur en chef de « Science et Vie », Jean Lopez, qui situe à l’année 1959 la « date probable de l’arrangement financier » et note qu’il n’y a pas eu d’attentats majeurs contre l’oléoduc et le gazoduc longs de plus de 600 km et qui constituaient un objectif aisé à atteindre.

Pourquoi détruire le futur héritage de l’Algérie libre ?

Et bien entendu, l’exégèse circonvient d’emblée une objection évidente : quel intérêt aurait le FLN à détruire des installations qui reviendraient à l’Algérie indépendante ? La réponse donnée par le rédacteur en chef est légère : on était en 1959 et le FLN n’était pas sûr d’obtenir bientôt l’indépendance. Ce serait donc les compagnies pétrolières qui se seraient acquittées pour la France de « l’impôt révolutionnaire » ou « ichtirak » avec, affirme l’exégèse Jean Lopez, l’arrière-pensée que le Plan de Constantine aura fait son effet en réalisant une industrialisation rapide, un million de logements modernes pour un million de personnes.

Bref, de quoi montrer aux Algériens de manière concrète l’intérêt de rester français. Le but étant de saper la base sociale du FLN, cela explique selon lui, « pourquoi Delouvrier est prêt à payer l’ennemi dans le court terme : pour mieux le battre à moyen terme ». C’est léger et cela ressemble trop à une construction intellectuelle qu’à une réalité. D’un point de vue factuel, l’absence d’attaques contre l’oléoduc et le gazoduc n’a pas rendu plus performant le « Plan de Constantine ».

Thèse jugée « peu crédible »…

Le calcul prêté à Delouvrier paraît peu crédible surtout venant d’un homme, un parfait administrateur, qui enregistrait durant son « mandat » les détails d’une évolution irréversible. Si en 1959 il restait encore une illusion du maintien de l’Algérie, que dire de 1960/1961 ? Et pourtant, durant ces années-là également, il n’y a pas eu d’attaques majeures contre les installations. Il y a sans doute l’explication simple par une rationalité de la résistance algérienne qui n’estimait pas utile de s’attaquer aux installations dont l’Algérie indépendante allait hériter.

En outre, dire qu’en 1959 le FLN n’était pas sûr d’obtenir l’indépendance est un contresens. Le 16 septembre de cette année-là, le général De Gaulle évoquait déjà un référendum pour le droit des Algériens à « l’autodétermination » avec comme choix la sécession, la francisation ou l’association. L’indépendance était déjà un horizon raisonnable et c’est une raison suffisante de ne pas s’attaquer aux installations.

…et « ridicule »

Réda Malek a qualifié de « ridicule » et de « bla-bla » ces assertions sur un arrangement financier entre le gouvernement français et le FLN. « Nous étions en guerre, nous ne nous serrions même pas la main. Les Français « voulaient garder le Sahara, ils voulaient tout garder, de là à nous donner des royalties ». L’historien Daniel Lefeuvre qui estime ne pas avoir de raison de récuser le témoignage de Delouvrier, livre cependant le démenti «indigné» de Roger Goetze, président de 1946 à 1966 de la SN-Repal, en charge de l’exploitation du pétrole et du gaz algérien. Ne doutant pas non plus de la bonne foi de Roger Goetze, l’historien émet l’hypothèse que le patron de la SN Repal ait été «laissé dans l’ignorance de cet arrangement bien que concerné au premier chef comme président» de la compagnie.

La prudence de l’historien est manifeste. Mais on voit mal comment concilier l’affirmation de Delouvrier selon laquelle les compagnies pétrolières ont « arrosé » avec une « ignorance » du président de la SN Repal. «Trop de zones d’ombres obscurcissent encore cet épisode mal connu de la guerre d’Algérie, et on se plaît à espérer que les archives ou même de nouveaux témoignages livreront bientôt les clés de cette bien ténébreuse affaire», ajoute l’historien. On attend, en effet, des témoignages algériens pour démêler l’écheveau de cette intrigante histoire « d’ichtirak » de l’Etat français à un FLN avec qui il était en guerre. L’historien est beaucoup plus prudent que le journaliste Jean Lopez qui croit étrangement déceler une «résurgence de propagande anti-française en Algérie » (sic) peu propice à la révélation par le FLN « d’un accord avec l’ennemi intervenu au pire moment de la guerre, quand le plan Challe lamine les katibas de l’ALN ». La tonalité « morale » et un tantinet nostalgique de Jean Lopez n’est pas le meilleur de ce dossier «hors série » de « Science et vie ».

M. Saâdoune