L’electro roots de Modeste

Modeste

Musique electro aux accents africains, Cyber Sapiens, le premier album de l’artiste togolais Modeste, fait déjà parler de lui, un mois à peine après sa sortie en France. Une autoproduction à l’image de son géniteur, accessible et inspirée. Celui qui se considère avant tout comme un réalisateur, revient sur les fondements de son travail et sur sa quête identitaire pour retrouver ses racines.

De la musique électronique saupoudrée d’influences afro : Modeste lance l’electro roots. L’artiste togolais, un mois à peine après le lancement de son premier opus Cyber Sapiens, connaît en France des débuts plus qu’encourageants. A 32 ans, ce fils du continent qui a depuis longtemps quitté sa terre natale, opère à travers son travail le début d’un retour aux sources. Pas afro pour autant, son album, très accessible, a véritablement une dimension internationale et s’inscrit entre la pop et l’electro.

Afrik : Vous définissez votre style comme de l’electro roots. Pourquoi ?

Modeste :
On nous avait demandé de trouver un concept pour les lieux de distribution comme la Fnac ou Virgin , parce qu’ils ne savaient pas où classer notre musique. Tantôt c’était electro jazz, tantôt electro reggae, tantôt jungle. Nous avons défini ce que nous faisons comme de l’électro roots (racines en anglais, ndlr) parce qu’il y a un soubassement africain à notre travail.

Afrik : Comment êtes-vous arrivé à la musique ?

Modeste :
Je suis arrivé à la musique pas le biais d’un Ivoirien qui s’appelle Amara Lago. Je l’ai rencontré quand j’habitais à Grenoble. Je faisais alors des études en electro-technique. Au bout de deux ans, je me suis rendu compte que ce n’était pas ce que je voulais faire. J’allais souvent voir des spectacles dans les cafés concerts. Un jour je suis tombé sur son groupe (Fallah). J’ai vraiment bien aimé ce qu’il faisait, donc je suis allé le voir. Je lui ai dit que je voulais apprendre à jouer de la musique. Que je voulais être bassiste. Je ne connaissais absolument rien à la musique et n’avait jamais touché une basse de ma vie. Il m’a fait venir aux répétitions. J’avais acheté une guitare pour l’occasion. Comme il a vu que j’avais un peu de groove en moi, il a décidé de m’apprendre à jouer.

Afrik : Comment êtes-vous passé de la basse à la musique electro ?

Modeste :
On a appelé l’album Cyber Sapiens parce qu’il s’agit d’un mélange à la fois organique et électronique. Les lignes basses, la batterie et la guitare sont jouées, il y a des voix, donc une large partie organique. Mais tout le reste est électronique. Il y a plein de sons que nous avons retravaillés sur notre Mackintosh.

Afrik : Vous avez travaillé combien de temps sur l’album ?

Modeste :
Le projet a commencé en 2001. Les premiers enregistrements, tels que la basse, le saxo et les batteries, ont été réalisés à Florence en Italie. J’ai fait des prises de voix à Paris, Genève et Grenoble. Nous avons tout fini l’année dernière en Angleterre. Je suis assez satisfait du travail, surtout compte tenu du peu de moyens que nous avions. Cyber Sapiens est une auto production, nous n’avons pas de major derrière nous. Nous avons seulement rencontré les personnes de Lutécia Prod qui nous ont aidé pour la finition et le mastering. L’album a été bien reçu jusque-là par les médias.

Afrik : Quelles sont vos influences musicales ?

Modeste :
Je suis influencé par tout ce que j’écoute et tout ce que j’ai écouté jusque-là. J’ai fait un Deug de musique (bac +2, ndlr). Au conservatoire, nous écoutions chaque matin tous les styles de musique, j’ai donc pu développer une large culture musicale. Mais je reste influencé par des groupes comme Massive Attack (trip-hop anglaise, ndlr), Roni Size (drum and bass anglais, ndlr). En fait par beaucoup d’artistes anglais, parce qu’ils restent pionniers en matière de créativité. Parce que tout comme eux, je cherche, dans ma musique, à aller de l’avant et à créer quelque chose de nouveau.

Afrik : Vous avez quitté l’Afrique depuis longtemps, vous avez appelé votre style l’electro roots. Votre musique n’est-elle pas dans une certaine mesure un retour aux sources ?

Modeste :
J’ai quitté le Togo il y a plus de vingt ans mais je reste imprégné de la culture africaine. En France mes parents m’avaient demandé d’oublier le mina (langue vernaculaire togolaise, ndlr) pour me concentrer sur le français afin de mieux m’intégrer dans la société. Aujourd’hui, j’ai grandi et je fais effectivement un retour aux sources. Je fais tout pour me rapprocher de l’Afrique parce que j’ai envie de retrouver mes racines. Pour le prochain album, je suis allé en studio avec le groupe traditionnel togolais Ewe Doudou. Pour que le côté afro de la prochaine production soit plus marqué.

Afrik : Vous êtes retourné au Togo en juillet dernier. Comment avez-vous trouvé le pays ?

Modeste :
Mon voyage au Togo m’a laissé un goût amer. Je n’y étais pas vraiment allé depuis dix ans, mais Lomé n’a pas du tout évolué. Le pays n’a pas avancé. Pire : la capitale est devenue insalubre. J’ai l’impression qu’on a reculé. Il y règne un climat difficile où les gens n’arrivent pas à subvenir à leurs besoins. La chose qui m’a fait vraiment très mal est que j’ai gardé ma nationalité togolaise pour pouvoir retourner faire des choses au pays, mais en arrivant sur place, je me suis rendu compte que tout ceux de mon âge, pour la plupart diplômés, n’aspiraient qu’à une chose : quitter le Togo. Pour le Canada, les Etats-Unis ou la France. C’est dommage parce que le pays ne peut pas avancer sans ses forces vives. Mais si elles partent, c’est sans doute parce qu’elles ne bénéficient pas, aujourd’hui, d’un climat propice pour s’épanouir et avancer.

Afrik : Comment a été perçu votre album au pays ?

Modeste :
J’ai fait un mois de promotion en juillet au Togo. Il a vraiment été bien reçu Il y a certes des titres electro mais beaucoup d’autres beaucoup sont plus easy listening. De toute façon, les Africains écoutent tout ce qui se passe dans le monde. Le fait que je sois Togolais a évidemment été un plus au Togo, parce que je reste un fils du pays. Mais d’une manière générale, je pense que Cyber Sapiens est un album qui sera difficilement vendu là-bas, où ils recherchent avant tout des musiques dansantes. L’album est axé sur l’Europe, qui a plus l’habitude de ce genre de style.

Afrik : Avec un tel album, ne vous sera-t-il pas difficile de travailler avec les médias communautaires, en France et ailleurs ?

Modeste :
Ce n’est effectivement pas facile, même si de toutes les manières je pense que l’album est vraiment international. Ma musique n’est pas très communautaire parce qu’elle ne s’inscrit pas parmi les grands courants musicaux africains. Le fait est que je suis Togolais et que certains Africains pourraient de ce fait peut être un peu plus adhérer à ce que je fais, par solidarité. J’ai envie d’être écouté partout.

Afrik : Avez-vous déjà fait de la scène ?

Modeste :
Oui et cela à bien collé avec le public. Car en live tout est joué. Je suis à la basse, il y a une chanteuse, un batteur, un trompettiste et une personne aux samples.

Afrik : Comment vous définissez-vous ? Comme un artiste, un musicien, un arrangeur ?

Modeste :
Je me définis comme un réalisateur. Mais je suis en même temps compositeur vu que je compose les morceaux et instrumentiste vu que je joue de la basse sur scène. Je regroupe tout ça dans le rôle de réalisateur. Le réalisateur est celui qui est capable de donner une orientation et une couleur musicale à n’importe quelle maquette.

Afrik : La musique est-elle votre activité principale ?

Modeste :
Aujourd’hui, il est difficile de vivre de la musique, car nous sommes vraiment nombreux sur le marché. Et que les places sont chères. J’ai fait de la radio et suivis des cours à l’Académie audiovisuelle à Paris pour être présentateur animateur. J’ai envie de proposer une émission de musiques aux chaînes de télévision pour allier mes deux passions. Toujours est-il que le second album est déjà prêt.

Afrik : Votre album est signé de votre prénom. Pourtant vous n’occupez pas le devant de la scène. N’est-ce pas un peu frustrant ?

Modeste :
Ce n’est pas dérangeant. Je trouve même dommage que ce soit toujours les chanteurs qui soient mis en avant, alors qu’il y a beaucoup de travail fait par l’instrumentiste derrière qui mérite d’être aussi mis en avant.