L’édition africaine, entre déboires et espoirs

Alioune Sow est le président du Réseau des éditeurs africains. Il fait le point sur le secteur de l’édition en Afrique. Son constat est plutôt positif, malgré les problèmes auxquels sont confrontés les éditeurs du continent.

Créé en 1992, le Réseau des éditeurs africains (Apnet) compte 45 pays membres et son secrétariat est basé à Abidjan, en Côte d’Ivoire. Son but : renforcer l’édition locale partout en Afrique. Le point sur le secteur de l’édition sur le continent avec Aliou Sow, son président, rencontré à Paris au Forum canadien sur l’entreprise de la culture.

Afrik : Quel est le rôle du Réseau des éditeurs africains ?

Alioune Sow : Nous sommes une organisation panafricaine regroupant les associations nationales d’éditeurs. Notre mission est de renforcer les capacités d’édition locales, notre combat est celui des maisons d’éditions créées par des opérateurs nationaux et animées par des Africains.

Afrik : Quels problèmes rencontre aujourd’hui l’édition africaine ?

Alioune Sow : Premièrement, l’accès aux capitaux. Le livre n’est pas encore perçu en Afrique comme un bien économique. Les investisseurs n’imaginent pas que le livre puisse être un bien marchand. Deuxième problème : l’étendue du marché. Une grande partie de l’Afrique est analphabète et l’édition se fait en majorité dans les langues internationales, français, anglais, portugais… Le public ne peut donc y avoir accès. On note aussi la faiblesse du pouvoir d’achat et le problème de la distribution. Le réseau de librairies est inexistant ou peu développé. Il y a des lecteurs, il y des livres mais il y a un gros problème de disponibilité. Les ouvrages ne sont pas bien distribués dans les villes et encore moins bien dans les zones rurales. Enfin, de jeunes éditeurs se sont lancés sans préparation technique préalable car il n’existe pas d’école de formation. Ils éprouvent aujourd’hui un besoin de professionnalisation, d’autant que les logiciels de traitement des images et l’édition numérique évoluent très vite. L’Apnet dispense des formations, pour permettre aux éditeurs de produire des livres de meilleure qualité.

Afrik : Peut-on vivre de son métier d’éditeur en Afrique ?

Alioune Sow : Pour en vivre, il faut que les éditeurs se mettent à publier dans les grandes langues africaines comme le mandingue, le haoussa, le peul ou le kiswahili, pour toucher des dizaines de millions de lecteurs répartis sur plusieurs pays à la fois. Les éditeurs qui vivent de leur métier sont ceux qui éditent des livres scolaires. L’édition d’un manuel peut aller jusqu’à 500 000 ou 1 million de copies. Il y a aussi la littérature pour enfants qui marche bien mais c’est vrai que c’est beaucoup plus dur pour la littérature générale.

Afrik : L’intégration régionale n’est-elle pas la solution pour permettre aux éditeurs de survivre ?

Alioune Sow :Nous vendons cette idée tous les jours à nos membres ! Nous leur disons : mettez-vous ensemble, créez des éditions transfrontalières de littérature enfantine. Dans ce domaine, il y a d’ailleurs quatre collections qui ont vu le jour en moins de trois ans. Ce sont des co-éditions entre des éditeurs de Tunisie, de Guinée, du Bénin et de Côte d’Ivoire. Nous leur conseillons aussi de créer ensemble des collections de manuels scolaires transnationales. Un manuel commun de français pour le Sénégal, le Mali et la Côte d’Ivoire, par exemple, permettrait aux éditeurs associés de dépasser leurs micro-marchés nationaux pour s’ouvrir à une aire géographique plus vaste et donc à un marché plus grand. Les éditeurs sont conscients de ces enjeux et commencent à s’organiser.

Afrik : Existe-t-il des politiques nationales du livre ?

Alioune Sow : Elles en sont à leurs balbutiements. Nous avons fait un lobbying très fort qui a abouti à la rédaction de documents de politiques nationales du livre au Burkina, au Mali, en Guinée et actuellement au Bénin. Nous espérons que les gouvernements concernés vont les étudier en vue de les entériner, afin que certains problèmes majeurs qui freinent encore l’émergence d’une véritable industrie du livre dans les pays d’Afrique francophone soient levés. Je pense notamment aux taxes sur le livre et sur les intrans, aux barrières tarifaires, commerciales et institutionnelles. De plus, le partenariat entre secteur public (les gouvernements) et privé (éditeurs, libraires, distributeurs) est nécessaire. Il y a déjà des signes encourageants : les ministères de Côte d’Ivoire, de Guinée, du Mali, du Burkina ou du Cameroun achètent, malgré les appels d’offres internationaux, des livres aux maisons d’édition locales. Notamment des manuels scolaires et parascolaires, ou du matériel complémentaire de lecture.

Afrik : Les éditeurs africains pourront-ils un jour rivaliser avec les maisons d’édition internationales ?

Alioune Sow : Ceux qui disent que l’édition africaine est faible ou inexistante, ont tort. Les éditeurs africains n’ont pas accès aux moyens financiers. Produire un livre, surtout de qualité, coûte cher, et si vous n’avez pas accès facilement au marché du livre scolaire, aux prêts bancaires ou aux subventions de l’Etat, vous ne pouvez pas produire de bons livres. Les éditeurs africains francophones sont capables de faire des choses même si l’édition est encore à la traîne par rapport aux pays anglophones.

Afrik : Pourquoi cette différence entre zone francophone et zone anglophone ?

Alioune Sow : A cause du cheminement historique. Les grandes multinationales anglaises ont une antenne dans chaque pays anglophone, antenne qui date parfois d’avant les indépendances. Cette tradition a permis à des professionnels d’émerger et à des productions locales de voir le jour. Un tissus éditorial valable a pu se mettre en place avec l’appui de ces multinationales, ce qui n’a pas du tout été le cas dans les pays francophones.