L comme Larousse

« L’Apprentissage » : un livre délicieux sur Internet, sous forme d’abécédaire, pour dire en 100 mots comment la France adopte ses enfants de migrants. « Lettres persanes » d’aujourd’hui qui seraient écrites par une enfant de migrants, petit manifeste sur la double identité culturelle des Français d’origine étrangère, l’initiative de la journaliste/auteur Nadia Khouri-Dagher a séduit Afrik.com qui a décidé de vous offrir deux mots par semaine. A savourer, en attendant la parution du livre….

De A comme Accent à Z comme Zut, en passant par H comme Hammam ou N comme nostalgie, 100 mots pour un livre : L’apprentissage ou « comment la France adopte ses enfants de migrants ». Une oeuvre que la journaliste/auteur Nadia Khouri-Dagher a choisi de publier d’abord sur Internet. Un abécédaire savoureux qu’Afrik a décidé de distiller en ligne, pour un grand rendez-vous hebdomadaire. Une autre manière d’appréhender la littérature…

L

Larousse

Dans mon Larousse, je cherche un nom propre à la lettre B, je lis :

Beardsley (Aubrey) dessinateur britannique
The Beatles
Béatrice reine des Pays-Bas
Beaumarchais (Pierre Augustin Caron de)
Beaune. Les toits de l’hôtel-Dieu
Beauvoir (Simone de)
Bécassine, Editions de la Semaine de Suzette
Bechet (Sidney)
Beckett (Samuel)

et je réalise qu’à la lettre B, comme aux autres, je navigue dans un océan familier.

Avoir adopté un pays, c’est en avoir adopté la culture, au sens savant du terme, et non seulement anthropologique, au sens de culture populaire. Aujourd’hui, le Larousse me dit, bien plus que mon passeport bordeaux, que j’appartiens à ce pays de France.

J’aime la France pour la place qu’y occupe la culture, et qu’elle n’occupe, me semble-t-il, dans aucun autre pays du monde. J’aime que la rentrée littéraire soit chaque année un événement majeur, couvert par tous les médias, tsunami de création et de réflexion – 20 000 nouveaux titres par an, autant de rééditions – attendu chaque année. La journaliste que je suis, et pour qui les journaux d’un pays sont la radiographie parfaite des centres d’intérêt locaux, la meilleure analyse sociologique d’une société donnée, est enchantée de la place prise par les suppléments culture de tous les journaux, quotidiens magazines feuilles de chou locales.

J’aime aussi que la France, plus que tout autre pays, traduise des auteurs du monde entier, accueille dans ses cinémas des films du monde entier, et offre dans ses salles de concert des musiques du monde entier, curiosité envers les cultures des autres, et pas seulement la sienne, qui me parle tout à fait.

J’aime qu’en France l’on soit jugé par son niveau de culture, et non par son niveau de revenus comme dans certains pays, ou l’origine de sa famille comme dans d’autres: être cultivé, pour un homme ou une femme, c’est le meilleur ascenseur social en France. Et si la culture n’est pas une condition suffisante pour accéder à certains milieux ou fonctions, elle en est une condition nécessaire. Et il me plaît qu’il soit nécessaire en France, en notre époque marchande, pour pénétrer certains cercles, être admis ou ami, de posséder quelque chose d’immatériel – un savoir, des connaissances, ce qu’on nomme la culture d’une personne – qui n’est pas monnayable, qui ne peut s’acheter.

Je le comprends aujourd’hui: la culture fut notre meilleur passeport pour notre intégration. Mes parents n’étaient pas fortunés quand ils sont arrivés – deux émigrations, deux fuites, ils avaient tout laissé. Mais ils étaient cultivés. Les écoles françaises par lesquelles ils étaient passés, leurs études universitaires, leur propre valorisation de la culture, du savoir, des études – mon père était abonné à Time, lisait la Sélection du reader’s digest pour savoir ce qui paraissait de romans en anglais, et nous avait acheté toute l’Encyclopedia Universalis – ont fait de mes parents un couple cultivé, comme de nombreux Arabes francophones de cette génération. Et c’est leur bagage culturel qui leur a ouvert les portes de la société française, leur permettant de dialoguer, au sens littéral, avec les Français rencontrés ici. Et c’est dans cette porte grande ouverte sur la société française que nous, leurs quatre filles, nous sommes engouffrées ensuite, sans effort.

Il faut dire, vous imaginez l’effet, parmi des bourgeois de banlieue qui, en ce temps-là, ne voyaient pas beaucoup d’étrangers du côté de chez eux, et ne voyageaient pas beaucoup dans d’autres pays, comme tout le monde le fait aujourd’hui: recevoir ce nouveau couple de voisins à dîner, ce couple – de quoi déjà? de Libanais chéri – et entendre à table mon père réciter un poème de Verlaine parce que telle phrase vient de l’y faire penser, raconter d’un œil gai tel conte de La Fontaine – conte, qui ne peut par décence pas s’apprendre à l’école – ou encore chanter Rigoletto ou bien Vincent Scotto. Vous les imaginez, ces bourgeois français des années 70, pour qui Arabes voulait sans doute dire bled, chameaux, arriérés, femmes cloîtrées, entendre ma mère parler de Nathalie Sarraute ou d’inconscient, parler de théâtre ou de cinéma, en fumant sa Marlboro et en dégustant son whisky.

(Ce type d’étonnement face à des Arabes cultivés, éduqués, pas sous-développés culturellement en somme, et qui ont même parfois une culture générale supérieure à celle de certains Français, continue de sévir, malgré les millions de personnes d’origine arabe qui vivent en France et les millions de voyages touristiques dans nos si beaux pays. La chanteuse algérienne Souad Massi, gros succès à la FNAC, diplômée d’urbanisme, me confiait que dans ses interviews, ses interlocuteurs s’étonnent encore: on ne circule pas en chameau à Alger? On ne cloître pas les femmes? Une amie chef d’entreprise, d’origine algérienne, interviewée à la radio, étonna le journaliste – et les auditeurs – par sa culture générale occidentale: sa thèse de doctorat portait sur Cervantès. Etc etc…)

Je referme la page B des noms propres du Larousse, et par curiosité, file sur les noms communs. Je m’arrête sur Benzidine et Benzine: j’y lis des noms arabes. Mais ce sont – bien sûr, la benzine! – des « substances chimiques dérivées du benzol ». Je suis française de culture, mais bon sang, une partie de mon cerveau restera irrésistiblement rebeu !

 Lire l’interview de Nadia Khouri-Dagher