L’ambitieux Saïd Bouteflika

A Alger, c’est une certitude. Saïd Bouteflika, le frère et conseiller du président Abdelaziz Bouteflika, s’apprête à créer son parti politique. Le but : se présenter aux élections législatives de 2012, puis succéder à son frère à la tête de l’Etat algérien en 2014. Mais l’homme est discret, et semble prendre plaisir à entretenir le doute sur ses intentions.

A Alger, on dit qu’il est le président bis. L’homme de l’ombre qui orchestre les activités du président (qu’on dit souvent malade) derrière les épais rideaux du pouvoir. Saïd Bouteflika, 52 ans, frère cadet et (bien plus que) conseiller du président Abdelaziz Bouteflika, serait sur le point de créer son parti politique. Le but : préparer les élections législatives de 2012, puis succéder à son frère à la tête de l’Etat en 2014. On prête à cet ancien syndicaliste aux penchants trotskistes une solide expérience dans l’art de la négociation et des jeux de coulisses, forgée au cours de ses années d’activisme au sein de l’Université des Sciences et des Technologies d’Alger, où il enseignait la physique. Homme discret, Saïd Bouteflika n’est pas du genre à faire des déclarations publiques, accorder des interviews. Au sujet de son parti politique, l’homme semble prendre plaisir à brouiller les pistes. Et sur la place d’Alger, la presse est depuis quelques semaines dans l’expectative.

Début septembre, le quotidien électronique TSA Algérie intronisait Saïd Bouteflika président d’honneur d’un parti dont elle avait livré le nom : « Rassemblement pour la concordance nationale (RCN) », et annoncé la date du congrès constitutif : pour « probablement » avant la fin octobre. Le mois des révolutions est resté sans nouvelles de Saïd Bouteflika. Une autre probabilité avait circulé quelques semaines auparavant dans la presse écrite. On y spéculait sur un « Mouvement pour les générations libres » comme parti du frère du président. Mais là encore, les prédictions journalistiques sont démenties, ou presque. Le Mouvement pour les Générations Libres a bien vu le jour cet été, le 29 juillet 2009, mais ce fut une cérémonie sans faste, organisée dans un modeste hôtel algérois, boudée par les têtes d’affiche politiques. Peut-être parce que l’objet politique n’est, en fait, pas un parti mais une « ONG à caractère humanitaire ». Mourad Sassi, président de l’organisation et néanmoins proche conseiller du « raïs », à tout de même discrètement conseillé de suivre le Mouvement, car le Mouvement, a-t-il dit, pourrait se transformer… en parti politique.

« L’œil du roi »

L’hypothétique parti de Saïd Bouteflika ne cesse d’intriguer, d’inquiéter, et jusqu’au sein du vieux parti au pouvoir, le Front de Libération Nationale (FLN). Dans sa livraison du 18 juin 2009, le quotidien El Khabar faisait état de l’«inquiétude (au sein du FLN) concernant un départ massif des cadres et des militants vers le parti que compte créer le frère du président.» Pour limiter la saignée, le secrétaire général du FLN, Abdelaziz Belkhadem, a appelé à revoir la « référence intellectuelle » du FLN, dans l’espoir d’empêcher que ses jeunes cadres ne cèdent pas aux sirènes « des autres».

Saïd Bouteflika a la réputation de faire la pluie et le beau temps dans l’entourage présidentiel. On le surnomme aussi l’«œil du roi». A la veille de la présidentielle d’avril 2009, c’est selon El Khabar lui qui recevait les comités de soutien, les représentants des partis politiques, les doléances des courtisans éconduits, et non le directeur de campagne, Abdelmalek Sellal. Plus récemment, à la veille du match d’appui Egypte-Algérie le 18 novembre au Soudan, c’est indique TSA Algérie, encore lui qui a été dépêché à Khartoum pour tenir le président informé de la préparation de la rencontre, dans un contexte de tensions diplomatiques sans précédent entre Alger et le Caire. « Saïd est un numéro efficace dans la vie politique durant le règne de son frère, explique, sous le sceau de l’anonymat, un haut responsable algérien à El Khabar. Et ce serait la vérité si je vous dis que dans sa tête il est probable de succéder à son frère, en fait, c’est son frère, le président, qui lui met cette idée en tête. » Si l’idée de succéder à Abdelaziz Bouteflika ne fait plus de doute ni dans la tête de Saïd ni sur la place d’Alger, une question reste en suspens : quand l’homme de l’ombre se décidera-t-il à faire son coming-out politique ?