L’Afrique, une terre nourricière affamée

Le droit à l’alimentation est le thème, cette année, de la Journée mondiale de l’alimentation célébrée ce mardi. L’Afrique est l’une des régions du monde la plus touchée par les crises alimentaires. Quand ce ne sont pas les conflits ou les catastrophes naturelles qui empêchent les populations de se nourrir, c’est leur coût qui rend les denrées de première nécessité inaccessibles. La hausse des prix de produits alimentaires comme le maïs, qui sert désormais à la production de bioéthanol, est une nouvelle menace pour l’alimentation des Africains.

Le monde célèbre ce mardi la Journée mondiale de l’alimentation (JMA) placée sous le thème du droit à l’alimentation par l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO). Trente pour cent des 820 millions de personnes qui souffrent de faim dans les pays en voie de développement se trouvent en Afrique (l’Asie abritant les soixante autres pour cent.) Les conflits, les catastrophes naturelles et le faible niveau de revenus sont autant d’obstacles qui se dressent entre les populations africaines et les produits de première nécessité. « Actuellement, sur la base de notre suivi, explique Jean Senahoun, économiste au Système mondial d’information et d’alerte rapide (SMIAR), 39 pays dans le monde doivent faire face à des crises alimentaires et ont besoin d’assistance. Vingt-deux de ces pays sont africains. »

Disponible mais inaccessible

A l’origine de cette situation, l’environnement entre autres. Comme l’ont démontré les récentes inondations qui ont frappé la bande du sahel, du Sénégal à l’Ethiopie. « Des chocs climatiques, sècheresse ou inondations, le Lesotho, le Swaziland et la Mauritanie ont connu par exemple une longue période de sècheresse. Dans ces conditions, les disponibilités alimentaires baissent rapidement, explique l’économiste. Les conflits, parce qu’ils occasionnent des déplacements de population comme en République Démocratique du Congo, en Somalie ou encore en Côte d’Ivoire, même s’il y a eu beaucoup d’amélioration depuis, créent des situations où l’aide alimentaire s’avère indispensable. » La Corne de l’Afrique – Ethiopie, Somalie et Soudan – est la région, selon Jean Senahoun, qui mobilise sur le continent la majorité de l’assistance alimentaire.

Les carences africaines tiennent aussi et surtout à des raisons économiques qui amoindrissent chez les populations les capacités d’absorption des chocs exogènes cités par ailleurs. La pauvreté et une agriculture peu performante : un duo fatal. Les denrées alimentaires sont parfois disponibles, mais les populations sont trop démunies pour se les procurer. Jean Senahoun cite l’exemple du Niger, qui par le passé a figuré sur la liste des pays suivis par le SMIAR. De même « une faible maîtrise de l’eau, des techniques d’irrigation, l’utilisation réduite d’intrants, l’appauvrissement des sols, l’absence de services agricoles comme le crédit » sont autant d’explications à la faiblesse des rendements agricoles. La terre étant la principale source de revenus d’un continent majoritairement rural.

Manger ou se déplacer, un choix devenu cornélien

L’Agriculture africaine doit également son peu de compétivité à la concurrence déloyale que lui impose les pays développés. Jean Ziegler, le rapporteur spécial de la Commission des Droits de l’homme sur le droit à l’alimentation, a ainsi pointé du doigt l’Union européenne. L’Europe en subventionnant son agriculture pratiquerait « du dumping agricole sur les pays africains ». Résultat : « sur n’importe quel marché africain, selon le rapporteur, vous pouvez acheter, (…) des fruits, des légumes,… belges, portugais, italiens, espagnols à la moitié ou au tiers du prix du produit agricole équivalent africain ». Par ailleurs, la conjoncture actuelle marquée par la hausse du prix de certains produits alimentaires, comme le du blé ou le maïs, utilisé comme matière première pour la production de biocarburants, contribue à renforcer cette tendance.

Jean Ziegler, qui déposera le 25 octobre prochain devant les Nations unies, un moratoire international de cinq ans sur cette production, s’insurge contre « cet empressement à vouloir subitement et de façon irréfléchie, transformer un aliment(…) en carburant ». La quantité de maïs nécessaire, poursuit-il, « pour faire un plein de cinquante litres de bioéthanol » équivaut à celle qu’il faudrait pour nourrir un enfant « pendant un an ». A l’heure où le président brésilien, Luiz Inácio Lula da Silva, fait une tournée pour vanter les bénéfices économiques que pourraient tirer les pays africains en se lançant dans la production de bioéthanol, comme son pays, la comparaison devrait donner matière à réfléchir à plus d’un chef d’Etat.