L’Afrique se distingue à Cannes

Si la présence du cinéma africain n’a qu’une place modeste au Festival de Cannes, le continent reste représenté de belle façon. Notamment par le 7ème art sud-africain dont les films diffusés dans la catégorie « Tous les cinémas du monde » et la présence remarquée du réalisateur sénégalais Ousmane Sembene, honoré d’un « Carrosse d’Or » et maître de la traditionnelle « Leçon de cinéma ».

Le cinéma sud-africain a des ailes, comme en témoignait l’affluence à la journée de la programmation « Tous les cinémas du monde » à Cannes dédiée à ce pays le 15 mai dernier. Est-ce depuis que U-Carmen Ekhayelitsha de Mark Dornford-May (l’opéra de Bizet transposé dans un township) a gagné l’Ours d’Or à Berlin en février ? Le Festival français a présenté plusieurs films. Aux cotés de U-Carmen, Born into struggle de Rehad Desai, et A boy called Twist de Tim Green (une transposition également, mais d’Oliver Twist), accompagnaient de nombreux courts métrages. En parallèle, le grand prix du dernier Fespaco (Festival panafricain de cinéma et de la télévision de Ouagadougou), Drums de Zola Maseko, a été projeté à la Semaine de la critique.

En effet, pour fêter à sa façon le cinquantenaire du Cinéma Africain, la Semaine a réuni trois générations de cinéastes du continent autour de l’idée de cinéma citoyen et engagé : le Sénégalais Ousmane Sembene est venu aux côtés du Burkinabé Idrissa Ouedraogo, encadrer le jeune Zola Masseko. Engagé, Drum l’est certainement, en choisissant de raconter les débuts de la bataille contre l’Apartheid en Afrique du Sud, à travers le destin d`un journaliste d`investigation du magazine Drum. Premier magazine dirigé par un Blanc, avec des journalistes noirs, Drum a dénoncé de nombreuses injustices comme l’esclavage dans les plantations, le traitement violent des Noirs dans les prisons, ou encore la destruction de Sophiapolis par le maire, un des rares quartiers de Johannesburg où Blancs et Noirs vivaient côte à côte. Le scandale a été dénoncé par le magazine qui y perdra son journaliste le plus influent, assassiné : Henry Nuxmalo, qui signait Mr Drum.

Ousmane Sembene encore à l’honneur

Le réalisateur sénégalais Ousmane Sembène, qui a gagné l’année dernière à Cannes le grand prix « Un Certain Regard » avec Moolaade et avait donné à Afrik.com un entretien passionnant, est une fois de plus à l’honneur. Revenu sur la Croisette pour recevoir un « Carosse d’Or » de la Société des Réalisateurs de Films pour l’ensemble de son œuvre, il a également donné, dimanche dernier, la traditionnelle Leçon de cinéma, succédant ainsi à Wong Kar-Wai, Nanni Moretti, Oliver Stone, Stephen Frears … Ce doyen du cinéma africain (il a plus de 80 ans) a réalisé une douzaine de films, souvent du cinéma engagé et politique : « tout un peuple m’habite et je dois témoigner de mon temps ». Fasciné dans son enfance par les conteurs traditionnels, travaillant dans les années 50 à Marseille parmi les dockers, il a choisi ensuite de repartir au Sénégal et de faire le tour de l’Afrique pour mieux comprendre ce continent.

C’est de ce voyage qu’est né son désir de faire du cinéma. Aidé par l’historien du cinéma Georges Sadoul, il est parti en Union Soviétique pour faire une école de cinéma, alors qu’il avait déjà plus de 40 ans, une femme et des enfants… Aujourd’hui, avec le recul, il livrait son approche du septième art : « En Afrique, il y a beaucoup d’arts, mais le cinéma apporte une nouvelle dimension. De tous les arts, c’est le plus populaire, le plus proche de nous, car il nous fait passer de l’oralité à l’image. En tant que réalisateur, je veux m’adresser au plus grand nombre d’Africains. J’essaie donc d’être le moins bavard possible dans mes scénarios et de représenter au mieux mon époque. Je veux être non pas près du peuple, mais à l’intérieur du peuple, pour exprimer ses pulsations, ses rêves. » Là où l’année dernière Moolaade dénonçait la pratique de l’excision, son prochain film traitera de la corruption.