L’Afrique roule sans plomb

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Il n’y aura plus d’essence au plomb en Afrique sub-saharienne à partir du 1er janvier 2006. Les Etats du continent n’utiliseront en effet plus que du sans plomb, conformément aux engagements pris en 2001 à Dakar et à Johannesbourg en 2002,. Un processus indispensable, et inévitable, tant au niveau sanitaire qu’économique. Explications de Sékou Touré, Directeur du bureau régional pour l’Afrique du Programme des Nations Unies pour l’environnement.

sekou.jpgFinie l’essence au plomb ! Au premier janvier 2006, les pays d’Afrique sub-saharienne oublieront définitivement ce carburant nocif tant pour leur santé que pour leur économie. L’aboutissement d’une initiative impulsée par la Déclaration de Dakar (Sénégal) de juin 2001. Initiative renforcée en 2002 par le Sommet mondial sur le développement durable de Johannesbourg (Afrique du Sud), lors duquel est né le Partenariat pour les carburants et les voitures propres. Sékou Touré, Directeur du bureau régional pour l’Afrique du Programme des Nations Unies pour l’environnement, fait un bilan de la reconversion africaine et de ses enjeux.

Afrik.com : Quel bilan faites-vous de l’abandon de l’essence au plomb en Afrique sub-saharienne ?

Sékou Touré :
Les choses sont plus difficiles pour la Somalie, en particulier, à cause des problèmes politiques. Mais les ministres de l’Environnement des autres pays africains s’étaient engagés à éliminer l’usage du plomb dans l’essence et ils ont pratiquement tous pris des réglementations pour le faire. Le bilan est donc globalement positif.

Afrik.com : Comment expliquez-vous le succès de cette initiative ?

Sékou Touré :
Les gens n’ont pas le choix. Le plomb, à la différence d’autres métaux qui sont nutritifs (comme le fer, ndlr), n’a que des aspects toxiques. A toutes les concentrations, il a des conséquences néfastes sur le système immunitaire et cause des maladies, comme les problèmes respiratoires et le ralentissement de la croissance chez les enfants. C’est vraiment dommage, d’autant plus que nous n’avons pas besoin du plomb, notamment dans le carburant. Car le plomb est juste un additif qui sert à donner plus de puissance au véhicule lors du démarrage. Il faut donc trouver un substitut. Le problème est que jusqu’ici tous ceux qui ont été utilisés causent un problème. Par ailleurs, l’Europe, les Etats-Unis et l’Amérique latine n’utilisent et ne fabriquent plus d’essence au plomb. Du coup, sur le marché international, l’essence au plomb devient plus chère que celle qui n’en contient pas. Alors pourquoi continuer à payer plus cher ? Si cette transformation a un aspect sanitaire évident, elle a aussi une dimension économique.

Afrik.com : Y a-t-il de bons élèves ?

Sékou Touré :
(rires) Tout le monde est bon élève ! Certains disent que le changement prendra six ou huit mois, mais la décision est prise. Pour le Rwanda ou le Burkina Faso, qui ne produisent pas de pétrole et n’ont pas de raffineries, c’est facile : ils ont juste à importer de l’essence sans plomb. Mais pour le Congo, la Côte d’Ivoire et le Kenya, qui ont des raffineries et des installations qui datent, la décision est plus difficile à appliquer. Cela demande notamment de petits investissements. Mais le Kenya, qui a, par exemple, une vieille raffinerie, a pris la décision de ne plus fabriquer d’essence au plomb pour ne produire que du sans plomb.

Afrik.com : La décision du Kenya est d’autant plus importante qu’il exporte son carburant chez ses voisins…

Sékou Touré :
Certains pays d’Afrique de l’Est s’approvisionnent dans la raffinerie de Mombasa. S’ils ont des accords avec le Kenya pour l’importation, ils peuvent donc se retrouver coincés à utiliser de l’essence au plomb si la raffinerie ne se reconvertit pas. Mais tout le monde a maintenant conscience de ça et les pays vont se ravitailler sur les marchés.

Afrik.com : Certains attribuent la pénurie d’essence qui frappe actuellement l’Afrique du Sud au fait que les raffineries ont dû fermer pour permettre la reconversion. Qu’en pensez-vous ?

Sékou Touré :
Je ne partage pas du tout cette opinion. Je fais une analyse très simple. Tout le monde peut s’approvisionner en carburant. S’il y a un problème de production dans les raffineries, il y a toujours la possibilité d’importer. Le temps que demande une reconversion dépend des installations, mais si ça doit prendre six mois il faut soit faire importer le temps que les travaux soient terminés ou faire du stock avant de les commencer. Il faut établir un programme d’activité en conséquence des besoins. C’est une question technique très simple.

Afrik.com : Financez-vous la reconversion des raffineries ?

Sékou Touré :
Nous ne donnons pas de fonds, ce n’est pas notre rôle. Ce sont les gouvernements eux-mêmes qui investissent. Nous leur disons que s’ils ne changent pas leur technologie maintenant elle sera obsolète d’ici quelques années et qu’il vaut mieux s’adapter tout de suite pour éviter les licenciements. Les gouvernements ont des experts qui comprennent bien qu’ils n’ont pas le choix et que tout ça, c’est dans leur intérêt.

Afrik.com : La reconversion de raffineries a-t-elle fait des chômeurs ?

Sékou Touré :
Nous ne connaissons pas de cas de chômage. Si les raffineries ferment, c’est pour d’autres raisons.

Afrik.com : Y a-t-il un risque pour les véhicules de passer d’une essence au plomb à une autre sans ?

Sékou Touré :
Certains se demandent si le changement ne va pas endommager leur moteur. Mais nous ne connaissons aucun cas de ce genre. Si on utilise pendant dix ans une essence avec du plomb et qu’on change du jour au lendemain, il n’y a aucun impact. Ce qui peut endommager une voiture, en revanche, c’est l’utilisation d’essence au plomb dans un véhicule qui a un pot catalytique. Les dommages peuvent entraîner des coûts importants. Le fait que toutes nouvelles voitures ont maintenant des pots de ce genre est une raison de plus pour abandonner l’essence au plomb.

Afrik.com : Est-ce que certains pays se tournent vers des essences à base de plantes pour palier la disparition de l’essence au plomb ?

Sékou Touré :
En Afrique du Sud, à Madagascar et à l’Ile Maurice, on commence à développer des biocarburants. Je ne vous cache pas que c’est un marché d’avenir et que nous encourageons les pays africains à créer des biocarburants. Comme ils sont majoritairement agricoles, cela développera leur économie.

Afrik.com : Quel rôle joue le Partenariat pour les carburants et les voitures propres dans l’abandon de l’essence au plomb ?

Sékou Touré :
Ce partenariat est vraiment très important. Nous l’avons mis en place avec les gouvernements, la Banque mondiale et les compagnies pétrolières dans le but de combattre l’utilisation du plomb dans l’essence et de rendre les carburants plus propres. Notre prochaine étape est de nous attaquer à la présence de souffre dans le carburant.

Afrik.com : Quel problème pose l’utilisation du soufre ?

Sékou Touré :
L’oxyde de soufre contribue au changement climatique et provoque notamment les pluies acides. Pratiquement tout le monde en a dans son carburant car cela fait partie de la composition du pétrole. L’idée est de réduire sa présence à un taux acceptable. C’est une étape à accomplir au niveau du processus de raffinage pour, qu’une fois rejeté dans l’air, la concentration de soufre soit normale.