L’Afrique fait bon usage du nucléaire

Chose souvent ignorée du grand public, l’Afrique fait bel et bien usage des techniques nucléaires, bien que la recherche en la matière y soit peu développée. Le point avec Christian Sina Diatta, ministre sénégalais de la Recherche scientifique et technologique.

Christian Sina Diatta est le ministre sénégalais de la Recherche scientifique et technologique. C’est aussi un éminent scientifique : chercheur, professeur titulaire de physique, directeur de l’Institut de Technologie Nucléaire Appliquée (Itna) de Dakar, il nous parle de l’état de la recherche nucléaire dans son pays mais aussi en Afrique.

Afrik.com : Peut on parler de recherche nucléaire en Afrique ?

Christian Sina Diatta : La recherche nucléaire n’est pas très importante en Afrique. Il s’agit plutôt d’application des technologies nucléaires. Ainsi, dans l’agriculture, on utilise des sondes à neutrons pour mesurer l’hydrométrie du sol. C’est un procédé, utilisé au Sénégal, qui permet de déterminer selon la longueur des racines, quel type de plante est adapté à un sol. De même, une unité de fluorescence à rayon X ou Gamma permet de déterminer la composition de tout matériau. Cette technique est utilisée dans l’industrie minière, dans l’analyse du son et dans le contrôle la qualité des aliments.

Afrik.com : Les applications du nucléaire semblent toucher tous les domaines…

Christian Sina Diatta : Effectivement ! L’ionisation des aliments permet de détruire, par exemple sur les fruits, les populations de bactéries et d’en assurer une meilleure conservation. Le processus peut servir également à la désinfection des instruments médicaux, gage d’une meilleure hygiène. La scintigraphie, quant à elle, permet de déterminer la pathologie par endroit et de faire des cartes de certaines glandes comme la thyroïde. Toutes ces techniques, dont la mise en oeuvre présente un coût faible, sont d’un grande utilité pour les pays africains dans plusieurs domaines. L’Afrique fait un usage positif du nucléaire

Afrik.com : Quelles sont les organisations qui interviennent dans le domaine du nucléaire en Afrique ?

Christian Sina Diatta : Conformément aux exigences de l’Agence Internationale de l’Energie Atomique (AIEA), les pays qui s’engagent dans le nucléaire ont la contrainte de formuler un cadre réglementaire et de mettre en place les infrastructures pour le contrôle des personnes impliquées dans les activités afférentes. Le Sénégal a formulé une loi et nous espérons que d’ici un an, elle pourra être effective. Le ministère travaille sur ce projet depuis une quinzaine d’années. Beaucoup de préjugés pèsent sur l’utilisation du nucléaire. Récemment, nous avons fait le tour des autres ministères pour expliquer notre démarche. Les choses semblent en bonne voie.

Afrik.com : Quelle est la situation des autres pays africains par rapport au Sénégal ?

Christian Sina Diatta : Des pays comme le Nigeria et le Ghana sont en avance sur le Sénégal dans ce processus. L’AIEA organise néanmoins des rencontres périodiques pour permettre aux pays africains – Tunisie, Maroc, Tanzanie, Zambie, Afrique du Sud et bien d’autres – d’harmoniser leur progression. Dès qu’il s’agit d’aliments, le Fonds des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) est présent. Il existe en effet des irradiateurs d’aliments au Ghana et en Côte d’Ivoire. L’Organisation mondiale de la santé est aussi présente notamment dans le cadre du traitement du cancer. L’Afrique dispose également de structures de concertation à l’échelle du continent comme l’Afra (African Regional Co-operative Agreement for Research, Development and Training Related to Nuclear Science and Technology, ndlr).

Afrik.com : Vous êtes le directeur de l’ITNA et le fondateur d’un troisième cycle de physique atomique et nucléaire ? Quels sont vos objectifs à travers cette formation ?

Christian Sina Diatta : Mon ambition est de former des spécialistes en radioprotection, en radiochimie et en électronique nucléaire. Ce troisième cycle s’articule autour de quatre disciplines : la physique nucléaire, la physique des plasmas, la physique appliquée aux sciences biologiques et médicales et la chimie nucléaire. C’est une formation pluridisciplinaire qui a été mise ne place il y a une dizaine d’années.

Afrik.com : C’est important de créer de la compétence dans le nucléaire en Afrique ?

Christian Sina Diatta : Ma philosophie est la suivante. Quand on forme, on obtient deux résultats : le scientifique et la personne formée. Et cette dernière peut initier un cercle vertueux en informant son entourage sur les effets positifs du nucléaire. Il existe un centre de thérapie du cancer au Sénégal, il est important que des personnes compétentes – il en existe déjà – puissent gérer ces unités. L’utilisation du nucléaire présente des risques que seuls des professionnels peuvent juguler. En matière de science et de technologie, il faut du matériel, des ressources financières et des hommes. Sur ce dernier point, il est nécessaire d’atteindre une masse critique. En République démocratique du Congo (RDC), une unité nucléaire a été mise en place alors que les ressources humaines n’étaient pas disponibles.

Afrik.com : Quel type de progression envisagez-vous en matière de développement du nucléaire ? L’Afrique compte-t-elle utiliser le nucléaire à des fins militaires ?

Christian Sina Diatta : Les pays africains sont trop petits et il serait trop dangereux de s’engager dans cette voie. L’Afrique aurait plus besoin de centrales nucléaires qui sont plus écologiques parce moins polluantes. L’homme est devenu un véritable facteur météorologique. En Afrique, nous utilisons l’énergie atomique à des fins pacifiques.

Afrik.com : Vous préconisez la création des centrales nucléaires alors que des pays comme l’Allemagne s’interrogent quant à leur existence pour des raisons écologiques. N’est-ce pas quelque peu contradictoire ?

Christian Sina Diatta : L’Allemagne a adopté en la matière une politique à géométrie variable. Nous ne savons pas ce qu’elle décidera dans l’avenir. Néanmoins si des pays comme la France et la Belgique n’avaient pas massivement investi dans l’énergie nucléaire, leur situation énergétique serait catastrophique surtout dans le contexte politique actuel.

Afrik.com : Qu’en est-il de la gestion des déchets radioactifs ?

Christian Sina Diatta : En matière de gestion des déchets, la radioprotection fait l’objet d’échanges internationaux dont la Commission internationale de protection radiologique. (CIPR) assure la coordination. Dans ce cadre, au niveau national, une structure doit être mise en place pour mesurer et surveiller le rayonnement des produits radioactifs. Chaque structure bénéficie d’une assistance en matière d’équipement.

Afrik.com : L’Etat sénégalais vous alloue-t-il des ressources suffisantes pour développer les activités relatives au nucléaire ?

Christian Sina Diatta : Il existe au Sénégal une mission ouverte à tous les domaines de la recherche. Tout dépend de la cohérence des programmes proposés. Au niveau continental, la création d’une agence des sciences permettrait d’envisager des projets scientifiques de plus grande envergure.

Afrik.com : Quelle est votre ambition ?

Christian Sina Diatta : Je souhaite que l’Afrique soit considérée comme un lieu de savoir et de savoir-faire. Au Sénégal, la création d’un centre national de recherche scientifique est l’une des priorités de mon ministère.

La photo du ministre.