Kiarostami filme l’Afrique

Pour  » ABC Africa « , l’Iranien Abbas Kiarostami est parti filmer les orphelins du sida ougandais. Il revient avec un documentaire sur l’Ouganda d’aujourd’hui, où la tragédie le dispute à la rage de vivre.

Des années de guerre civile et la prolifération du sida ont privé 1,6 million d’enfants et d’adolescents ougandais d’un de leur parents, voire des deux. Le nombre d’orphelins – qui devrait passer à 2 millions en 2002 – est plus important que celui des victimes du sida. Dans  » ABC Africa « , le réalisateur iranien Abbas Kiarostami est allé à la rencontre des orphelins ougandais et de ceux qui les accueillent tant bien que mal.

Ainsi, Banaletta, une grand-mère de 72 ans qui a vu mourir ses onze enfants et qui cultive encore des bananes pour nourrir les 35 orphelins dont elle s’occupe aujourd’hui. Car il n’est pas rare de voir des familles où toute la génération intermédiaire est morte du sida et où la grand-mère se retrouve seule à élever des dizaines de petits-enfants.

Montrer la vie

En avril 2000, Abbas Kiarostami et son assistant Seifollah Samadian se rendent en Ouganda à la demande du Fida (Fonds international de développement agricole) afin de réaliser un documentaire sur les orphelins qui permettrait de sensibiliser l’opinion internationale sur le sujet. Ils vont rencontrer les membres de l’Uweso (Uganda Women’s Efforts to Save Orphans) et les femmes qui participent à son programme – dont 10 000 orphelins ont déjà bénéficié.

L’Uweso enseigne l’épargne aux femmes qui recueillent les orphelins, afin qu’elles se constituent un fonds d’urgence pour faire face aux imprévus. On leur apprend à devenir autonomes. Lors de la formation, l’Uweso ouvre un compte sur lequel chacune doit déposer 1000 shillings par semaine et qu’elles doivent ensuite gérer.

A côté des images insoutenables d’enfants séropositifs agonisant dans un centre de soins, le réalisateur s’est plutôt attaché à montrer la vie. Les mômes sont les premiers à faire leur cinéma devant les caméras : ils dansent, sautent, font des grimaces, se bousculent. Les femmes chantent ensemble, les adolescentes improvisent des danses…

Caméra numérique

Au détour d’une virée dans Kampala, les interlocuteurs du réalisateur dénoncent la mauvaise presse faite par l’Eglise catholique aux organisations de lutte contre le sida. L’Eglise s’oppose à l’utilisation du préservatif et lutte contre ceux qui encouragent une telle pratique. Elle combat le planning familial et, aux abords du quartier sur lequel elle règne en maître, les publicités montrant des torses nus sont censurées.

Abbas Kiarostami utilisait pour la première fois le numérique.  » Travailler avec une caméra numérique donne des possibilités qui concordent de façon incroyable avec mon style de travail. Il y a moins de techniciens sur le lieu de tournage et une plus grande possibilité de communication entre le cinéaste et les  » acteurs « . C’est une liberté formidable. Je crois que je ne retournerai plus au 35 mm « , dit-il.

On peut regretter l’esprit d’introspection qui flotte tout au long du documentaire : l’équipe se filme en train de filmer et s’éloigne du sujet initial. Certaines séquences sont même assez déroutantes : Kiarostami et son assistant qui nous livrent leurs réflexions sur l’absence d’électricité ou d’Internet dans le pays, tout cela porté par un écran noir car il n’y a plus de lumière à filmer. Le documentaire s’apparente alors au journal de voyage en images d’une équipe découvrant l’Afrique noire pour la première fois.

Malgré ces digressions,  » ABC Africa  » reste un témoignage intéressant de ce qu’est l’Ouganda aujourd’hui. Un pays entre la vie et la mort.

 » ABC Africa  » d’Abbas Kiarostami, Iran, 2001, 1h24, présenté en sélection officielle au dernier Festival de Cannes, sortie française le 24 octobre 2001.