K comme Kanaka

« L’Apprentissage » : un livre délicieux sur Internet, sous forme d’abécédaire, pour dire en 100 mots comment la France adopte ses enfants de migrants. « Lettres persanes » d’aujourd’hui qui seraient écrites par une enfant de migrants, petit manifeste sur la double identité culturelle des Français d’origine étrangère, l’initiative de la journaliste/auteur Nadia Khouri-Dagher a séduit Afrik.com qui a décidé de vous offrir deux mots par semaine. A savourer, en attendant la parution du livre….

De A comme Accent à Z comme Zut, en passant par H comme Hammam ou N comme nostalgie, 100 mots pour un livre : L’apprentissage ou « comment la France adopte ses enfants de migrants ». Une oeuvre que la journaliste/auteur Nadia Khouri-Dagher a choisi de publier d’abord sur Internet. Un abécédaire savoureux qu’Afrik a décidé de distiller en ligne, pour un grand rendez-vous hebdomadaire. Une autre manière d’appréhender la littérature…

K

Kanaka

Après plus de trente ans en France, mes parents continuent à vous offrir un café turc quand vous leur rendez visite, et non un café français: ils n’ont pas de cafetière électrique.

Dans la cuisine de leur appartement moderne, dans leur résidence sur jardin moderne à Montparnasse, mes parents, qui ont la vitrocéramique pour faire la cuisine, utilisent la kanaka d’émail bleu, la petite cafetière bédouine à long manche, sur un petit réchaud à gaz Campingaz, pour préparer le café sur des flammes, comme la tradition l’exige pour ce rite d’hospitalité arabe millénaire. Le café, mon père l’achète, depuis notre arrivée, chez Méo, à Denfert-Rochereau, qui vend le café « moulu farine » nécessaire au café turc: car autrefois les supermarchés ne vendaient pas le café moulu si fin, et le café filtre a le grain trop gros pour se fondre dans l’eau.

A côté du four à micro-ondes, du robot Moulinex, de la balance électronique, du four auto-nettoyant, du couteau électrique, et autres gadgets domestiques modernes, la kanaka et le réchaud Campingaz de mes parents, dont l’âge a celui de notre émigration, me dit, bien qu’ils s’en défendent, l’enracinement de mes parents dans leur culture d’origine, eux qui se veulent si occidentalisés, si Français aujourd’hui.

Dans les familles marocaines, algériennes, tunisiennes de France, pareillement c’est le thé à la menthe que l’on m’offre lorsque j’y suis invitée. Pareillement se vendent aujourd’hui en France le thé vert de la même qualité que là-bas, les feuilles de menthe fraîche en gros bouquets sur les marchés, les théières au long bec dans lesquelles on fait bouillir trois fois la préparation sucrée pour la faire monter, et les verres à thé colorés, dorés, décorés, indispensables pour déguster.

Le café, le kawa, mot familier qui vient de notre mot arabe kahwa, graine née dans l’Arabie heureuse, et le thé, le chaï que nous prononçons comme le prononcent les Chinois de chez qui nous l’avons, les premiers, importé, nous qui maîtrisions avant l’Occident les routes de l’Asie, les routes de la Soie*, les deux boissons les plus typiquement arabes, celles qu’offrent les centaines de milliers de cafés dans toutes les villes et les villages arabes, ces deux boissons, même lorsque nous sommes parfaitement intégrés, naturalisés, francisés, modernisés, occidentalisés, mini-jupisés, nous tenons à les préparer comme chez nous. Par devoir inconscient de mémoire. Par instinct non contrôlé d’identité.