Johnnie Carson : « L’Afrique a besoin de bonne gouvernance »

Réélection de Goodluck Jonathan au Nigeria, redressement de la Côte d’Ivoire, élections en République Démocratique du Congo (RDC), lutte contre le terrorisme… Quelle est la position de l’administration américaine ? Quelle politique Barack Obama entend mener vis-à-vis du continent africain ?

Johnnie Carson, 68 ans, est un diplomate de carrière. Il a été ambassadeur des Etats-Unis dans plusieurs pays d’Afrique avant d’être nommé en 2009 Secrétaire d’Etat américain chargé des Affaires africaines. Le 26 avril dernier, en duplex de son bureau à Washington, il a répondu aux questions d’Oumarou Barry, rédacteur en chef de l’émission télévisée Initiative Africa (People TV), qui se trouvait dans le studio de l’ambassade des Etats-Unis à Bruxelles.

Vous rentrez tout juste du Nigéria, où Goodluck Jonathan, le président sortant, a gagné les récentes élections présidentielles dès le premier tour, avec 57% des suffrages exprimés. Que pensez-vous de sa réélection ?

Johnnie Carson :
Tout d’abord nous devons féliciter les électeurs nigérians qui ont été nombreux à se déplacer pour voter. Malgré quelques violences post-électorales qui ont éclaté dans certaines zones, la plupart des bureaux de votes étaient paisibles le jour des élections. Le taux de participation était élevé et tout a bien été organisé. Nous félicitons le peuple nigérian pour sa participation, la commission électorale pour l’organisation du scrutin, et nous félicitons le Président Goodluck Jonathan. Notre Secrétaire d’Etat Hilary Clinton l’a appelé pour le féliciter personnellement et lui adresser les félicitations du Département d’Etat et du gouvernement des Etats-Unis. Nous lui souhaitons plein de bonnes choses pour les années à venir.

Récemment vous avez dit, je vous cite : « Ce qui se passe au Nigeria a des conséquences non seulement pour l’Afrique, mais aussi pour les États-Unis et le reste du monde. » Pourquoi ?

Johnnie Carson :
Le Nigeria est l’un des deux plus importants pays d’Afrique subsaharienne. Avec une population de 150 millions de personnes, c’est le pays le plus peuplé d’Afrique. On compte entre 70 et 75 millions musulmans dans le pays, et leur nombre ne cesse d’augmenter. L’Egypte compte le plus grand nombre de musulmans en Afrique, mais d’ici cinq ans le Nigeria l’aura probablement dépassée. Mais plus que cela encore, le Nigeria est actuellement membre du Conseil de sécurité des Nations unies et c’est la plus grande économie d’Afrique de l’Ouest. Il fait aussi partie des dix pays qui fournissent le plus grand nombre de soldats pour le maintien de la paix dans le monde. Le Nigeria a joué un rôle clé dans la stabilisation du Liberia et de la Sierra Leone. C’est aussi le quatrième, parfois le cinquième, plus grand exportateur de pétrole vers les Etats-Unis.

Un autre pays important en Afrique, c’est la République Démocratique du Congo. Vous avez l’intention d’y aller pour les élections présidentielles?

Johnnie Carson :
Je suis très heureux que le Président Kabila ait déclaré son intention d’organiser les élections présidentielles en novembre prochain. Les Etats-Unis, par le biais de son agence de développement USAID, et je l’espère, avec nos autres partenaires, l’Institut national démocratique et l’Institut républicain international mais aussi d’organisations indépendantes comme la Fondation internationale pour les systèmes électoraux, nous avons l’intention d’apporter notre aide pour ces élections. Nous voulons qu’elles aient bien lieu en RDC. Nous voulons apporter notre soutien technique comme nous l’avons fait au Nigeria. Nous voulons envoyer des observateurs de notre ambassade sur place, mais aussi des observateurs internationaux et congolais.

En Côte d’Ivoire, l’arrestation de l’ex-président Laurent Gbagbo a mis fin à cinq mois de crise. Barack Obama a offert le soutien des Etats Unis à Alassane Ouattara, le nouveau chef d’état ivoirien. Concrètement, qu’est-ce que vous proposez ?

Johnnie Carson :
Nous pensons qu’il y a quatre choses à faire en Côte d’Ivoire. La première c’est de promouvoir au plus vite la réconciliation politique. Deuxièmement, il faut reconstruire l’économie. Ensuite, il faut aider les cent cinquante mille, peut-être plus, réfugiés qui ont fui le pays pour aller se réfugier au Liberia. Il faut aussi aider les déplacés à l’intérieur du pays pour qu’ils puissent rentrer chez eux. Enfin, il faudrait réformer le secteur de la sécurité en intégrant toutes les forces militaires et sécuritaires pour ne former qu’une seule et unique force militaire respectueuse de la Constitution et de la règle démocratique. Actuellement, nous sommes en train d’examiner en interne les ressources et le budget que nous avons à notre disposition pour voir comment nous pouvons apporter notre soutien à la Côte d’Ivoire et à son gouvernement. Nous sommes convaincus qu’Alassane Ouattara est le vainqueur légitime de ces élections et nous continuons de condamner l’ancien président Gbagbo pour son refus de céder le pouvoir plus tôt, ce qui a mis en péril l’économie et l’équilibre politique de son pays.

Les Etats-Unis sont-ils prêts à accueillir Laurent Gbagbo si on lui accorde l’exil ?

Johnnie Carson :
La réponse est non. Un non ferme et définitif. Je le dis parce que fin novembre, en décembre et en janvier, les plus grandes autorités du gouvernement des Etats-Unis, du Président Obama à la Secrétaire d’Etat Hilary Clinton, ont essayé à plusieurs reprises… quatre pour être exact, d’entrer en contact avec l’ex-président Gbagbo. Nous lui avons demandé d’accepter le résultat des élections, de céder sa place de manière responsable et de ne pas sacrifier son pays et de provoquer un conflit politique. A cette époque, c’est un fait avéré et tout le monde le sait, le gouvernement américain a proposé à l’ancien Président Gbagbo de venir s’installer aux Etats-Unis pour y occuper un poste de chercheur dans une prestigieuse université. Nous étions prêts à faciliter son installation et gérer toute la partie administrative pour qu’il puisse donner des conférences, enseigner, écrire, mener des recherches et voyager. Mais quand il a plongé son pays dans le conflit, quand il a refusé de céder sa place au Président Alassane Ouattara, quand il a utilisé ses blindés, ses chars et ses soldats contre des civils innocents dans la rue comme il l’a fait, il a perdu la possibilité d’être aidé par les Etats-Unis et de venir s’installer dans notre pays. Je pense qu’il doit répondre de ses actes. Il ne peut y avoir de vraie justice sans notion de responsabilités.

Menaces terroristes dans le Sahel et en Somalie, piraterie au large de l’Afrique de l’Est, conflits qui s’enlisent au Darfour et dans l’Est de la RDC… Les zones de tensions et de conflits ne manquent sur le continent. Pour les résoudre, pourquoi ne pas implanter Africom, le commandement régional américain pour l’Afrique, directement sur le terrain plutôt qu’en Allemagne ?

Johnnie Carson :
Non, je pense que pour faire face à tous les problèmes que vous avez mentionnés, l’Afrique a besoin de bonne gouvernance, de mettre en place des institutions fortes, de développer des systèmes économiques plus solides et de fournir à ses citoyens davantage d’opportunités économiques, sociales et un accès à l’éducation. Je ne crois pas qu’il faille relocaliser Africom en Afrique. Sa situation géographique n’est pas le sujet. Il bien là où il se trouve aujourd’hui.

La France et les Etats-Unis sont souvent accusés de vouloir être les gendarmes du continent. Qu’est-ce que vous en pensez ?

Johnnie Carson :
Non, je pense que l’Union africaine, sous la direction de Jean Ping, de ses adjoints Monsieur Mwencha et l’Ambassadeur Lamamra, tout comme les organisations régionales comme le SADC (Ndlr : prononcer « SADEC »), de la CEDEAO, de l’Autorité intergouvernementale pour le développement, et de la Communauté de l’Afrique de l’Est, répondent de manière forte et plus appropriée aux problèmes de l’Afrique. Prenez l’exemple de la Somalie aujourd’hui, où des soldats ougandais et burundais poursuivent efficacement la mission de l’AMISOM (Ndlr : prononcer « Amissom ») pour le peuple somalien, l’Afrique et la communauté internationale. Au Soudan, une autre zone de conflit, il y a des soldats africains, parmi lesquels un grand nombre est intervenu au Darfour et au Sud Soudan. Les civils et les militaires africains qui dirigent ces organisations sont des personnes très compétentes. Et bien sûr, nous en parlions tout à l’heure, en Côte d’Ivoire, l’intervention militaire a été admirablement menée par un général togolais et il y avait aussi des Africains parmi les forces de maintien de la paix des Nations unies sur place. Je pense que la meilleure façon de gérer ces conflits passe par une coopération entre les Nations unies, l’Union africaine et la communauté internationale.

En 2008, l’élection de Barack Obama à la présidence des États-Unis a suscité beaucoup d’espoirs sur le continent. On se souvient aussi du fameux discours d’Accra, au Ghana. Mais aujourd’hui, pour beaucoup d’Africains rien n’a changé. Ils sont déçus par votre politique africaine. Vous comprenez leur déception?

Johnnie Carson :
Il y a eu beaucoup d’attentes après l’élection de Barack Obama, en Afrique mais aussi dans beaucoup d’autres pays à travers le monde. Je pense que le Président Obama fait un excellent travail pour le peuple américain avant tout. Il est président des Etats-Unis, ce n’est pas le président de l’Europe, de l’Afrique, de l’Asie ou de l’Amérique latine. Nous reconnaissons, comme lui le reconnaît, l’importance de son héritage africain, et il consacre, comme l’ensemble du gouvernement, beaucoup d’attention aux questions africaines. Nous maintenons un programme d’aide au développement de l’Afrique solide et dynamique avec plusieurs initiatives clés. Sous la présidence de Barack Obama, nous avons mis en place une initiative globale pour la santé qui s’appuie sur le Plan d’urgence américain, initié par le gouvernement précédent, pour lutter contre la tuberculose, le paludisme, le VIH-Sida et les maladies transmissibles par l’eau, tout en essayant d’améliorer de manière significative les systèmes de santé des pays africains. Nous avons également lancé un programme innovant, “Feed the Future” (“Nourissons l’Avenir”). L’objectif est d’aider l’Afrique à réaliser la Révolution verte agricole, qui a transformé de nombreux pays en Amérique Latine et en Asie dans les années 70-80. Vous le savez bien, 70 à 80% des ménages africains dépendent de l’agriculture qui est leur première ou deuxième source de revenus. Avec le programme “Feed the Future”, notre désir est d’éradiquer la famine en Afrique et de promouvoir la révolution verte, à tous les niveaux, des plus bas aux plus élevés, ce qui fera de ce continent un acteur clé du secteur agricole. Le gouvernement a également lancé une initiative majeure pour que l’Afrique puisse faire face aux problèmes liés au changement climatique. Nos budgets d’aide au développement de l’Afrique représentent près de 3 milliards de dollars par an.

L’Afrique semble clairement être une priorité pour votre pays, pourtant le continent ne représente que 2% du commerce extérieur des Etats-Unis. Comment expliquez-vous ce paradoxe?

Johnnie Carson :
C’est le défi de l’Afrique pas celui des Etats-Unis. Quant à nous, nous devons aider l’Afrique à relever ce défi. Vous avez tout à fait raison: l’Afrique représente moins de 2% du commerce mondial, mais cela n’a rien à voir avec les Etats-Unis. D’après les termes de l’AGOA, la loi sur la croissance et les possibilités économiques en Afrique, nos marchés et nos frontières sont ouverts à près de 6 000 produits africains non taxés. L’Afrique a besoin de renforcer son secteur industriel, de libéraliser ses politiques économiques tout en assouplissant ses règlementations. L’Afrique a besoin d’améliorer son environnement économique, à la fois pour ses citoyens et pour les autres. Il faut qu’elle soit plus favorable aux investisseurs et qu’elle lutte contre la corruption. Voilà les défis de l’Afrique et nous voulons l’aider à les surmonter. Que l’Afrique ne compte que pour 2% des échanges commerciaux avec les Etats-Unis, ou plutôt 2% des échanges mondiaux car il ne s’agit pas uniquement que des échanges avec les Etats-Unis… Nous voulons faire plus de commerce avec l’Afrique, mais l’Afrique se doit d’entreprendre les quelques réformes économiques que je viens juste de mentionner.

Pour finir, une question un peu plus personnelle. Votre première expérience africaine remonte à 1965 avec le Corps de la paix (Peace Corps), une organisation humanitaire, corrigez-moi si je me trompe. Puis vous avez occupé le poste d’ambassadeur dans de nombreux pays sur le continent avant celui que vous occupez aujourd’hui. D’où vous vient cette passion pour l’Afrique?

Johnnie Carson :
Comme beaucoup d’Américains, j’ai été inspiré par les paroles du Président disparu John Fitzgerald Kennedy. Il a dit un jour : “Ne demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous, mais demandez-vous plutôt ce que vous pouvez faire pour votre pays.” Le Président Kennedy a inspiré des milliers d’Américains, il les a incité à partir à l’étranger, découvrir d’autres pays, apprendre leurs langues, leurs cultures. Il nous a encouragés à rentrer à la maison pour raconter à nos compatriotes ce que nous avions vécu en tant que citoyens du monde. Cette passion est toujours en moi. Je suis très fier d’avoir été bénévole pour le Corps de la paix en Tanzanie pendant trois ans. Cette expérience a eu beaucoup d’influence sur ma vie professionnelle et personnelle. Je suis heureux d’avoir eu l’opportunité de servir les Etats-Unis en tant que diplomate, et d’avoir été ambassadeur dans trois pays : le Kenya, l’Ouganda et le Zimbabwe.