Jacques Diouf : « L’agriculture a besoin de 44 milliards de dollars d’aide au développement »

Jacques Diouf, directeur de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), est en première ligne dans la lutte contre la faim. Son organisation tente de rassembler les moyens nécessaires pour endiguer un fléau qui touche encore près d’un milliard de personnes, principalement dans les pays du tiers-monde. Rencontré à Rome le 15 octobre dernier, à la veille de la commémoration de la journée mondiale de l’alimentation, il revient sur les besoins de financement en matière d’éradication de la faim, notamment en Afrique.

A l’occasion de la journée mondiale de l’alimentation qui s’est déroulée à Rome, la capitale italienne, samedi 16 octobre dernier sous le thème « Tous unis contre la faim », plusieurs personnalités du monde entier, dont le pape Benoît XVI ont appelé la communauté internationale à œuvrer contre la faim, qui bien que légèrement en baisse par rapport au cap du milliard d’individus affamés atteint l’année dernière, touche encore 925 millions de personnes dans le monde. Engagé dans une croisade contre la faim dans le monde, l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) a nommé quatre nouveaux ambassadeurs de bonne volonté, l’acteur italien Raoul Bova, la chanteuse canadienne Céline Dion, l’interprète philippine Lea Salonga et l’actrice américaine Susan Sarandon. Ils mettront leur talent et leur renommée au service de la cause mondiale. De son côté, le Comité de la sécurité alimentaire (CSA) mondiale, qui sert de tribune au sein du système des Nations Unies pour l’examen et le suivi des politiques en matière de sécurité alimentaire mondiale, a entamé sa réforme pour être plus efficace. Directeur général de la FAO, le Sénégalais Jacques Diouf explique les efforts effectués dans le monde pour réduire le nombre de victimes de la faim qui sont en majorité dans le tiers-monde.

Afrik.com : La plupart des Etats touchés par la faim se trouvent en Afrique. Que sont devenus les engagements pris en juillet 2003 à Maputo par les pays du continent pour améliorer leur alimentation ?

Jacques Diouf :
Les pays africains ont pris à cette occasion plusieurs engagements. Le premier c’est d’approuver le programme détaillé agricole qui a été préparé avec le concours de la FAO en relation avec différents ministères de l’Agriculture et de l’Economie. Sur ce plan, Maputo a permis d’avoir un document pour le développement de l’agriculture et pour assurer la sécurité alimentaire du continent. La deuxième décision était de donner la priorité, d’une part, à l’investissement en matière de maitrise de l’eau. Nous n’avons que 7% des terres arables irriguées en Afrique et seulement 4% en Afrique subsaharienne, contre 38% en Asie. Il a aussi été décidé de développer les systèmes de stockage, d’aménager les routes rurales, les ports de pêche, les systèmes de congélation et les systèmes abattage. Toute cette infrastructure doit être prioritaire. L’autre élément important c’est la décision d’augmenter la part du budget des différents pays consacrée à l’agriculture, qui était en moyenne de 5%, pour parvenir à 10% en moyenne en l’espace de trois ans. Aujourd’hui, il n’y a que six à sept pays qui ont pu atteindre cet objectif. Il est incontestable, en dépit de quelques bons exemples, qu’il n’y a pas eu la volonté politique suffisante pour donner des ressources à la partie de la population qui essentiellement vit en milieu rural et dont les moyens d’existence dépendent de l’activité agricole. Près de 70% des pauvres sont en milieu rural. Toutefois et fort heureusement, il y a des États qui ont écouté nos conseils et qui ont changé leur situation. Nous avons des pays qui ont déjà dépassé les objectifs du millénaire et qui sont passés de situation d’importateurs et de gros consommateurs d’aide alimentaire à celui d’exportateurs.

Afrik.com : Le G20 a également promis de débloquer 22 milliards de dollars pour financer la lutte contre la faim. Qu’en est-il aujourd’hui ?

Jacques Diouf :
La réunion du G8 de l’Aquila en Italie l’année dernière a pris une décision qui me semble particulièrement importante. A savoir que nous ne pourrons régler la question de la sécurité alimentaire dans le monde que si nous aidons les petits agriculteurs des pays, où les gens ont faim, à accroître leur productivité et la production. Ça semble être du bon sens. Le deuxième élément qui devait suivre, c’était la mobilisation des ressources. Vous savez qu’entre 1980 et 2003, la part de l’aide publique au développement qui allait à l’agriculture est passée de 19% à 3%. Aujourd’hui, nous sommes aux alentours de 5-6%. A l’Aquila, le fait de prendre la décision de mobiliser sur trois ans – 2009, 2010 et 2011 – vingt milliards de dollars, qu’on a augmenté jusqu’à 22 milliards à l’occasion de la réunion du G20 à Pittsburg, va dans la bonne direction. Encore faut-il préciser que les besoins d’aide au développement pour l’agriculture s’élèvent à 44 milliards de dollars. Qu’est-ce qui a été fait dans l’application de cette décision ? D’abord et pour la première fois, on sait qui va payer quoi pour atteindre les 22 milliards. Auparavant, les contributions pays par pays n’étaient pas précisées. Dans la nouvelle démarche, nous savons également quels seront les nouveaux fonds engagés par rapport à ceux habituellement engagés. Deuxième initiative positive : la décision du secrétaire au Trésor américain, pour la première fois également, de convoquer une réunion pour mettre en place un fonds et mobiliser les ressources en relation avec les différents partenaires. Cela a permis d’avoir à peu près 350 à 400 millions de dollars. Nous avons nous-mêmes mobilisé 10 millions de dollars supplémentaires. Cette action a permis à certains pays d’avoir des projets bien ficelés et prêts à être financés qui ont été présentés, de sorte que chaque pays a eu environ 50 millions de dollars. Il s’agit notamment du Bangladesh, d’Haïti et, en Afrique, de la Sierra Leone, du Togo et du Rwanda. Vingt-et-un pays ont pu ainsi présenté des dossiers par les organisations sous-régionales auxquelles ils appartiennent. C’est notamment le cas pour l’Afrique de l’Ouest. D’ici la fin de l’année, nous auront aidé plus de cent pays à avoir des projets prêts à être financés.

Afrik.com : Qu’attendez-vous de la réforme du Comité de la sécurité alimentaire (CSA) mondiale ?

Jacques Diouf :
L’impact le plus important, c’est d’avoir pu rassembler toutes les parties prenantes en créant un cadre unique permettant des débats à la fois sur les questions techniques, économiques et sociales, les questions de prix et de marché. On a dans ce sens constaté une très grande représentation des délégations. C’est la première fois que nous avons eu autant de ministres, de secrétaires généraux et de directeurs. Le CSA, jusqu’à présent, était essentiellement structurel et gouvernemental. Avec la réforme, la société civile, des ONG, des organisations professionnelles agricoles participent désormais à ses travaux. Au sein du système des Nations unies, il y a également eu la participation du Fonds international de développement agricole (FIDA, ndlr) et du Programme alimentaire mondial (PAM, ndlr). Donc nous avons un cadre assez large nous permettant d’avoir toutes les parties concernées dans le processus de décision. Par ailleurs, nous avons maintenant un comité d’experts qui va examiner tous les dossiers sur le plan technique avant les discussions. Cela dit, les discussions de fond ont visé essentiellement à assurer une meilleure information. Car si on n’a pas une information appropriée sur l’offre et la demande, on ne peut pas avoir des prévisions fiables sur les rapports de force entre les deux. Nous avons enfin encouragé les États membres à éviter de prendre des mesures restrictives au commerce. Lorsqu’un État constate des hausses de prix au plan interne, il cherche à limiter ses exportations, ce qui provoque des demandes supplémentaires venant de l’extérieur. Cependant, nous pensons que dans un cadre de solidarité internationale, des mesures peuvent être préparées par des actions de communication et d’information pour ne pas provoquer de panique.