Jacqueline Moudeina : « J’ai décidé très tôt de prêter ma voix aux sans voix »

Afrik.com poursuit sa série de portraits dans le cadre du dossier spécial sur ceux qui ont eu raison de Hissène Habré. Depuis 2002, elle consacre sa vie aux victimes de Hissène Habré, dont elle est l’avocate. Grâce à son abnégation et sa ténacité, Jacqueline Moudeina, 58 ans, la Tchadienne à la renommée internationale, a aussi contribué à ce que l’ancien dictateur tchadien, qui a régné de 82 à 90, soit traduit en justice. Retour sur le parcours d’une avocate hors norme.

Submergée comme d’habitude par une masse de dossier, Jacqueline Moudeina, 58 ans, actuellement dans la capitale sénégalaise Dakar, ne sait plus où donner de la tête. « J’ai encore beaucoup de travail, je dois préparer la reprise du procès », nous dit-elle par téléphone de sa voix grave et posée. Le procès de l’ancien dictateur tchadien Hissène s’était ouvert à Dakar le 20 juillet dernier avant d’être reporté au lundi 7 septembre 2015. Cette acharnée du travail consacre le peu de temps qui lui reste à éplucher ses dossiers.

« Jacqueline est l’incarnation de Rose Lokissim (prisonnière exécutée sous le régime Habré pour avoir répertorié les noms de tous les détenus tués et torturés), elle est indomptable, parfois intransigeante. Et surtout elle ne lâche rien ! », dit d’elle Reed Brody, conseiller à Human Right Watch, qui travaille avec elle, depuis une quinzaine d’années auprès des victimes de Hissène Habré. Tout comme Rose Lokissim, qui a sacrifié sa vie pour que jaillisse un jour la vérité, depuis 2000, l’avocate des victimes de Hissène Habré, Jacqueline Moudeina a consacré sa vie à aider les victimes de l’ancien dictateur tchadien pour qu’il soit traduit en justice.

« Quand j’ai vu Hissène Habré je n’ai ressenti que du dégoût! »

Un procès qu’elle attend depuis si longtemps. Il a enfin pu voir le jour après qu’elle ait obtenu en 2013 gain de cause avec l’inculpation de l’ancien ?dictateur tchadien par un tribunal spécial du Sénégal pour crimes contre l’humanité.? ?Puis il a encore fallu batailler pour que Hissène Habré soit face à la justice le 7 juillet dernier. Elle se souvient du jour où le procès a débuté comme, si c’était hier. Un grand moment d’émotion pour les victimes mais pas pour l’avocate tchadienne. « Quand je l’ai vu je n’ai rien ressenti, explique-t-elle. J’ai plutôt éprouvé du dégo?û?t quand il s’est mis à se débattre comme u?ne ?vulgaire personne au lieu de se présenter normalement aux ?juges, déplore-t-elle. Surtout qu’il ?affirme? être un héros et clame son innocence. C’était l’occasion pour lui de s’exprimer car une tribune lui a été offerte.? Mais au lieu de cela, il s’agitait dans tous les sens. Son comportement ne l’honore pas du tout ! »

Jacqueline Moudein?a? ?a bon espoir pour l’issue de ce procès. « Si on n’avait pas d’espoir on ne serait pas là en train de se battre. ?On a plein espoir ?pour ?qu?e justice s?oit? ?rendue ?aux victimes?, qu’e?lles puissent enfin entrer dans leur droit et ?ê?tre indemnisé?es?. ?Jusqu’à présent, elles ont toujours été accompagnées et prise en main par les ONG », dit-elle cinglante. L’espoir n’a en effet jamais quitté celle qui n’a pas hésité à prendre des risques pour poursuivre les complices de Hissène Habré dont beaucoup sont de hauts responsables au gouvernement actuel. En 2001, ?elle est d’ailleurs grièvement blessée dans une tentative d’assassinat commanditée par un commissaire de police qu’elle avait accusé de tortures sous le régime de Hissène Habré.

Une orpheline qui gravit les échelons

Cette force de caractère, elle l’a tire sans doute de son vécu qui n’a jamais été facile depuis ses premiers pas. Orpheline, ?Jacqueline Moudeina?, née en 1957 au Tchad, ?a eu une enfance semé d’embûches. C’est sans doute de cette rude existence qu’elle puise sa sensibilité vis-à-vis des orphelins. Mais elle n’en démord pas pour autant et réussit à intégrer l’université de N’Djamena en 1979, où elle étudie le droit. L’arrivée de la guerre civile à la même année ?puis le régime instauré par le dictateur Hissène Habré ?l’?oblige? elle et son mari à fuir le pays? pour se rendre en République Démocratique du Congo (RDC), son pays d’exil, où elle restera 12 ans?.? ?Elle ne retournera au Tchad qu’en ?1995. Elle prend la direction de l’Association tchadienne pour la Promotion et la Défense des Droits de l’Homme (ATPDH)?, dont elle est toujours la présidente. C’est ?l’une des principales organisations tchadiennes de défense des droits humains, qui prône les droits de la femme, des prisonniers, tout en dénonçant la corruption. Le collectif, qui a vu le jour en 1992, est également très impliqué dans la recherche de solutions à la crise politico-militaire tchadienne et est notamment partie prenante du Comité de Suivi de l’Appel à la Paix et à la Réconciliation nationale au Tchad (CSAPR).

Le travail de Jacqueline Moudeina auprès des sans voix, comme elle aime dire, a très vite un écho à l’international. Elle reçoit notamment de nombreux prix, dont Le Prix Alison Des Forges décerné par Human Rights Watch?, qui ?salue le courage d’individus qui mettent leur vie en danger pour protéger la dignité et les droits d’autrui. E?t en avril 2011, ?elle obtient ?en Suède, le Livelhood Award, ?un prix Nobel alternatif?. ? « Je suis comblée. Cette distinction diffère du mépris, des frustrations, de l’adversité et de l’ingratitude », avait-elle déclaré à Stockolm.

Avec la réouverture lundi 7 septembre du procès de Hissène Habré, c’est une nouvelle page de l’histoire qui s’ouvre pour l’indomptable Tchadienne. Elle va désormais consacrer toute son énergie à sa plaidoirie contre l’ancien dictateur tchadien pour que justice soit rendue aux victimes.