
Champion du monde de boxe, ex-député et premier échevin d’Ixelles en Belgique, entrepreneur, Bea Diallo a fait le choix, en 2021, de répondre à l’appel de ses racines et de s’engager pour son pays d’origine, la République de Guinée. Après un premier mandat ministériel jusqu’en 2024, Bea Diallo vient tout juste de faire son retour au gouvernement comme Ministre de la Jeunesse. Il porte aujourd’hui une ambition majeure : contribuer à arrimer le développement du capital humain au méga-projet Simandou 2040 — du nom de la plus grande mine de fer du monde. Dans cet entretien, le ministre guinéen se confie sans filtre sur son parcours, sa vision d’un partenariat renouvelé avec l’Europe et sa conviction intime que la plus grande richesse de la Guinée réside dans l’énergie formidable des jeunes générations, qu’il s’agit d’aider à devenir les artisans de leur avenir et les « champions de leur propre vie ».
Propos recueillis par Loïc NICOLAS pour Afrik.com
Afrik.com : de vos combats sur les rings à votre ancrage politique à Bruxelles — comme député et premier échevin d’Ixelles —, vous avez choisi de quitter vos repères dès 2021 pour un engagement ministériel total en Guinée. Qu’est-ce qui a motivé ce grand saut et cette prise de risque?
Bea Diallo : Je ne l’ai jamais vécu comme un saut dans l’inconnu, mais comme un retour vers mes racines. J’ai eu la chance de construire une grande partie de ma vie en Belgique. La boxe m’a donné une carrière internationale, la politique m’a permis de servir pendant plusieurs législatures comme député et premier échevin d’Ixelles. J’y ai appris le fonctionnement des institutions, la gestion publique et le dialogue démocratique.
Mais je suis profondément attaché à la Guinée. Lorsque le Président Mamadi Doumbouya m’a proposé de mettre cette expérience au service de mon pays d’origine, j’ai considéré que c’était une responsabilité plus qu’une opportunité.
Je crois qu’à un moment de sa vie, chacun doit se demander ce qu’il peut transmettre. J’ai reçu énormément de la Belgique. Aujourd’hui, j’ai envie que cette expérience puisse aussi bénéficier à la jeunesse guinéenne. Le véritable risque n’était pas de partir. Le véritable risque aurait été de rester spectateur alors que je pouvais être acteur.
Mon engagement n’est pas motivé par une carrière politique. Il est motivé par une conviction : investir dans la jeunesse est probablement le plus beau projet qu’un responsable public puisse porter.
Afrik.com : Justement, entre l’expérience institutionnelle belge et l’énergie bouillonnante de Conakry, où résident vos sources quotidiennes d’inspiration et de motivation ?
Bea Diallo : Ce qui me motive chaque matin, ce sont les personnes que je rencontre. Lorsque je visite un chantier, un centre de formation ou que je discute avec des jeunes, je mesure à quel point ils ont des talents, des idées et une formidable envie de réussir. Ce potentiel est une source d’énergie permanente.
Mon parcours m’a appris une chose essentielle : aucun destin n’est écrit d’avance. Je suis passé par le sport de haut niveau, l’entrepreneuriat, l’engagement social, la politique en Belgique, et aujourd’hui j’ai l’honneur de servir mon pays d’origine. À chaque étape, j’ai compris que les difficultés ne sont pas une fatalité lorsqu’on est bien accompagné et qu’on croit en ses capacités.
J’ai aussi beaucoup appris de la Belgique. J’y ai découvert l’importance des institutions solides, du dialogue, de la formation et de la proximité avec les citoyens. Aujourd’hui, je souhaite mettre cette expérience au service de la Guinée, non pas pour copier un modèle, mais pour adapter ce qui fonctionne à nos réalités.
Ma motivation est simple : contribuer à créer davantage d’opportunités pour la jeunesse. Si, à la fin de mon engagement, des milliers de jeunes peuvent dire qu’ils ont trouvé une formation, un emploi, créé une entreprise ou simplement repris confiance en eux, alors je considérerai que ma mission aura eu un véritable sens.
Afrik.com : A cet égard, malgré la restructuration annoncée du réseau diplomatique belge, et la fermeture du poste en 2027, comment qualifiez-vous aujourd’hui les relations entre la Guinée, la Belgique et l’Union européenne ? Quels partenariats souhaitez-vous développer, notamment en faveur de la jeunesse, de la formation et de l’insertion professionnelle ?
Bea Diallo : Les relations entre la Guinée, la Belgique et l’Union européenne reposent avant tout sur un dialogue ancien, des liens humains forts et une volonté commune de coopération. Les évolutions de l’organisation diplomatique relèvent des choix souverains de chaque État, mais elles ne remettent pas en cause la qualité des relations que nous pouvons continuer à développer.
La Belgique occupe une place toute particulière dans mon parcours personnel. C’est le pays où j’ai grandi, où je me suis construit comme sportif, entrepreneur et responsable politique. C’est aussi le pays où j’ai fondé ma famille : mon épouse est belge, mes enfants y ont grandi, et j’y ai vécu une grande partie de ma vie. J’y ai reçu énormément, tant sur le plan humain que professionnel, et j’en garderai toujours une profonde reconnaissance. Aujourd’hui, j’ai l’honneur de servir la Guinée. Cette double expérience me convainc qu’il existe un formidable potentiel de coopération entre nos deux pays, mais aussi avec l’ensemble de l’Union européenne.
Je souhaite que cette coopération soit résolument tournée vers l’avenir. Notre jeunesse a besoin d’opportunités concrètes : des formations adaptées aux besoins du marché, des programmes d’échanges, des partenariats entre universités, centres de formation et entreprises, ainsi qu’un accompagnement renforcé de l’entrepreneuriat.
Je crois profondément qu’investir dans la jeunesse est l’un des meilleurs investissements qu’un pays puisse réaliser. La Guinée dispose d’une population jeune, dynamique et ambitieuse. Si nous parvenons à créer davantage de passerelles entre nos talents et l’expertise de nos partenaires internationaux, nous construirons une coopération fondée non pas sur l’assistance, mais sur l’échange de compétences, l’innovation et la création de valeur.
Les jeunes n’ont pas besoin qu’on leur ouvre toutes les portes. Ils ont surtout besoin qu’on leur donne les clés pour les ouvrir eux-mêmes. C’est cette vision d’un partenariat équilibré, respectueux et tourné vers les résultats que je souhaite encourager dans les années à venir.
Afrik.com : Cette jeunesse qui vous anime est ancrée au cœur d’une Afrique de l’Ouest en mouvement, en mutation et confrontée à des bouleversements pluriels. Dès lors, comment concevez-vous le rôle de la Guinée comme pôle d’équilibre et carrefour d’opportunités régionales ?
Bea Diallo : La Guinée dispose d’atouts exceptionnels. Sa position géographique, ses ressources naturelles, son potentiel agricole, sa richesse culturelle et surtout la jeunesse de sa population lui donnent une responsabilité particulière dans la construction de l’Afrique de demain.
À mes yeux, la véritable richesse d’un pays ne se mesure pas uniquement à son sous-sol, mais d’abord à la qualité de son capital humain. C’est pourquoi je suis convaincu que la Guinée peut devenir un véritable carrefour d’opportunités si elle investit durablement dans sa jeunesse, son éducation, la formation professionnelle, l’innovation et l’entrepreneuriat.
L’Afrique de l’Ouest est une région jeune, dynamique et pleine de talents. Les défis que nous partageons — l’emploi, la formation, les transitions économiques, le développement durable ou encore la mobilité — appellent davantage de coopération, de complémentarité et de confiance entre nos États. Aucun pays ne pourra relever seul les grands défis de demain.

Je souhaite que la Guinée soit reconnue comme un pays qui rassemble, qui dialogue et qui construit. Un pays capable d’attirer des investissements, de développer des partenariats régionaux et internationaux, mais aussi de faire émerger une nouvelle génération de jeunes entrepreneurs, d’ingénieurs, d’agriculteurs, d’artistes, de sportifs et d’innovateurs.
J’aime souvent dire que mon continent est mon pays et que ma capitale est la Guinée. Cette formule ne remet pas en cause nos identités nationales ; elle exprime simplement ma conviction que l’avenir de notre jeunesse passe aussi par une vision panafricaine. Nous devons apprendre à nos jeunes à être fiers de leur pays, tout en comprenant que l’Afrique constitue un immense espace d’opportunités, d’innovation, de coopération et de développement. Plus nos jeunesses travailleront ensemble, plus notre continent sera fort.
Je suis profondément optimiste. Nous avons aujourd’hui une occasion historique de transformer nos immenses ressources naturelles en richesse durable pour notre population. Mais cette transformation ne sera possible que si nous faisons de notre jeunesse notre première priorité. Le véritable défi de l’Afrique n’est pas de convaincre sa jeunesse de croire en son avenir ; c’est de lui donner les moyens de le construire chez elle, avec confiance, ambition et ouverture sur le monde. C’est cette Afrique-là que je veux contribuer à bâtir, aux côtés de la jeunesse guinéenne et de tous nos partenaires africains et internationaux.
Afrik.com : Vous ne me démentirez pas, si je dis que la Guinée se trouve à un tournant historique avec Simandou 2040, ce programme de développement global du capital humain arrimé à un méga-projet minier. On parle d’une enveloppe dépassant les 200 milliards de dollars d’investissements. Comment cette vision va-t-elle changer l’horizon des nouvelles générations ?
Bea Diallo : Simandou représente une opportunité historique pour la Guinée. Au-delà de l’exploitation d’une ressource naturelle exceptionnelle, ce projet nous invite à réfléchir à l’héritage que nous voulons laisser aux générations futures.
À mes yeux, la véritable réussite de Simandou ne se mesurera pas uniquement en kilomètres de voies ferrées, en infrastructures ou en investissements réalisés. Elle se mesurera surtout à notre capacité à transformer cette richesse en opportunités concrètes pour notre jeunesse.
Le véritable enjeu est de créer tout un écosystème autour de ce projet. Des industries de transformation, des PME, des centres de formation, des entreprises de services, des activités logistiques, des innovations technologiques, des initiatives agricoles et de nouveaux entrepreneurs doivent pouvoir émerger grâce à cette dynamique. C’est ainsi que l’on construit une économie solide : en faisant de nos ressources naturelles un point de départ, et non une finalité.
Les grandes nations qui ont su transformer leurs richesses naturelles en prospérité durable sont celles qui ont investi dans la diversification de leur économie et dans leur capital humain. C’est cette vision qui doit nous inspirer. Simandou doit être le moteur d’une nouvelle économie, plus innovante, plus diversifiée et créatrice d’emplois durables pour les générations futures.
En tant que ministre de la Jeunesse, c’est cette dimension qui me mobilise. Je souhaite que chaque jeune Guinéen puisse se dire : « Il existe une place pour moi dans la Guinée de demain. » Qu’il choisisse une formation technique, une carrière d’ingénieur, d’artisan, d’entrepreneur, d’agriculteur, de chercheur ou de créateur d’entreprise, il doit pouvoir bénéficier des nouvelles dynamiques que ce projet est appelé à générer.
Je crois profondément que les ressources naturelles ne sont pas une finalité. Elles sont un levier. La plus grande richesse de la Guinée restera toujours sa jeunesse. Le minerai finira un jour par quitter notre sous-sol. Les compétences que nous aurons développées chez nos jeunes, elles, resteront pour toujours. Si nous investissons dans leur intelligence, leur formation et leur capacité à innover, alors Simandou deviendra bien plus qu’un projet minier : il deviendra un véritable projet de transformation nationale au service des générations présentes et futures.
Afrik.com : Servir les générations d’aujourd’hui et de demain, c’est votre mot d’ordre. Concrètement, au plus près de la jeunesse — que ce soit dans les quartiers, les centres de formation ou les structures sportives —, qu’est-ce qui vous touche et vous guide pour l’encadrer et l’aider à construire la Guinée de demain ?
Bea Diallo : Ce qui me touche le plus lorsque je rencontre des jeunes, c’est leur potentiel. Derrière chaque regard, je vois des rêves, des talents, des ambitions, mais aussi parfois des doutes, des difficultés ou un manque de confiance en l’avenir.
Mon propre parcours m’a appris qu’aucune origine sociale, qu’aucune difficulté et qu’aucun obstacle ne doivent condamner une vie. J’ai connu les défis, les remises en question et les sacrifices. Si je peux aujourd’hui transmettre une chose aux jeunes, c’est qu’ils sont souvent capables de beaucoup plus qu’ils ne l’imaginent eux-mêmes.
Je ne veux pas être un ministre qui travaille uniquement derrière un bureau. J’ai toujours été un homme de terrain, et je souhaite continuer à aller à la rencontre de la jeunesse, dans les quartiers, les écoles, les centres de formation, les associations et les structures sportives. C’est en étant à leur écoute que l’on construit des politiques publiques utiles et adaptées à leurs réalités.
Je veux également leur transmettre une valeur essentielle que la boxe m’a apprise: dans la vie comme sur un ring, il ne suffit pas d’encaisser les coups. Il faut apprendre à les esquiver, à s’adapter, à garder son équilibre et à avancer malgré les difficultés. La résilience n’est pas seulement la capacité de se relever ; c’est aussi l’intelligence de trouver un autre chemin lorsque le premier semble fermé.
Mon ambition est que chaque jeune puisse découvrir sa propre force, croire en son potentiel et comprendre qu’il peut devenir acteur de son destin. Le rôle de l’État est de créer les conditions qui rendent cette réussite possible, mais la plus belle victoire sera toujours celle que chacun remportera sur lui-même.
Mon objectif n’est pas de fabriquer uniquement des champions de boxe. Mon objectif, c’est de permettre à chaque jeune de devenir le champion de sa propre vie.
Afrik.com : Aider chacun à « devenir le champion de sa propre vie », la formule est éloquente. Précisément, entre le souvenir des rings, le goût des autres et l’audace de faire bouger les lignes, quelle étincelle aimeriez-vous voir s’allumer dans le regard de la jeunesse guinéenne ?
Bea Diallo : Si je devais souhaiter une seule chose à la jeunesse guinéenne, ce serait d’oser croire en elle-même. Car lorsque l’on croit réellement en son potentiel, le savoir devient une quête, l’excellence une habitude, le dépassement de soi un mode de vie, la créativité une force et la solidarité une évidence.
J’ai eu la chance de vivre plusieurs vies : celle de sportif de haut niveau, d’entrepreneur, d’acteur engagé dans le monde associatif, de responsable politique en Belgique et aujourd’hui de ministre en Guinée. Si toutes ces expériences m’ont appris quelque chose, c’est que les plus grandes limites sont souvent celles que nous nous imposons à nous-mêmes.
Je voudrais que chaque jeune comprenne qu’il n’est pas condamné par son lieu de naissance, son milieu social ou les difficultés qu’il rencontre. Nous avons tous la capacité d’écrire notre propre histoire, à condition d’accepter le travail, la discipline, la persévérance et l’engagement.
Je leur dirai aussi qu’il ne faut jamais avoir peur de voir grand. L’Afrique est un continent d’avenir, la Guinée est un pays d’avenir, et ils en sont les premiers bâtisseurs. Notre responsabilité collective est de leur donner les moyens de réussir. Leur responsabilité, à eux, est d’oser saisir les opportunités qui s’offriront à eux.
Toute ma vie, la boxe m’a appris une leçon que je n’ai jamais oubliée : un combat ne se gagne pas uniquement avec les poings. Il se gagne d’abord dans la tête, dans le cœur et dans la volonté de ne jamais abandonner. Aujourd’hui, ce n’est plus un titre mondial que je souhaite conquérir. Mon plus grand combat est de voir une génération de jeunes Guinéens croire en elle-même et bâtir un pays dont elle sera fière.
Mon objectif n’a jamais été de former uniquement des champions sur un ring. Mon ambition est de contribuer à former des femmes et des hommes qui deviennent les champions de leur propre vie. Si cette étincelle s’allume dans le regard d’un jeune, alors je suis convaincu que tout devient possible.




