Instabilité en Côte d’Ivoire et en Tunisie : quels enseignements pour le Cameroun ?

Le 31 décembre 2010, le Président de la République du Cameroun a annoncé dans son message à la Nation la célébration dans le courant de cette année 2011 du cinquantenaire de la Réunification. L’importance de cet événement dans la grande et patiente œuvre de construction de la nation camerounaise commande que le peuple de ce pays y accorde la plus grande attention. Si la célébration du cinquantenaire de l’indépendance du Cameroun en 2010 a été l’occasion de questionner la place de l’Afrique dans le monde lors de la Conférence internationale de Yaoundé Africa21 avec des invités venant de toute la planète, le cinquantenaire de la Réunification devrait offrir l’occasion aux Camerounais, dans un cadre cette fois plus intimiste, de dialoguer sereinement avec leur propre situation afin d’inventorier, analyser et planifier ensemble les grands défis qui les attendent au cours des prochaines années dans l’édification d’une nation forte et stable. L’actualité sociopolitique de ces dernières semaines en Côte d’Ivoire et en Tunisie, particulièrement riche en enseignements, rend encore plus évidents les attendus et attentes d’un tel événement pour le Cameroun.

Le 1er octobre 1961, les deux Cameroun respectivement sous mandat français et britannique depuis la fin de la première guerre mondiale se réunifiaient, dotant ainsi ce pays de cette double culture francophone et anglophone, qui est venue se superposer aux cultures originelles des centaines d’ethnies et tribus qui maillent le paysage social national. Les Camerounais choisirent alors de garder cette originalité en adoptant le français et l’anglais comme langues officielles, et malgré le déséquilibre numérique entre les locuteurs de l’une et l’autre langue, une égalité officielle de droits fut consacrée à tous afin d’organiser et de pacifier le vivre-ensemble. Le processus connaîtra quelques années plus tard de nouvelles étapes décisives avec le passage le 20 mai 1972 de l’Etat fédéral à l’Etat unitaire, puis le 21 janvier 1984 la proclamation de la République du Cameroun. Ce profil, unique en Afrique, a rendu les enjeux de cohésion sociale encore plus complexes et délicats qu’ailleurs. Si partout en Afrique, la sensibilité ethnique ou tribale, et parfois religieuse, est relativement forte dans les choix et analyses politiques, elle l’est encore davantage au Cameroun où s’ajoutent des considérations relevant de l’appartenance à l’un ou l’autre des deux grands ensembles linguistiques. Jusqu’ici, les débats internes autour de l’unité nationale se sont souvent cantonnés à se féliciter et se gargariser d’un parfait état de cohésion et de paix sociales que tout le monde sait pourtant passablement surestimé.

La stratégie de l’évitement n’est porteuse que si un seul leader peut gouverner éternellement. Or l’alternance à la tête de l’Etat arrive inévitablement tôt ou tard, d’une manière ou d’une autre, faisant défiler au pouvoir des styles et tempéraments si différents et imprévisibles, qu’il convient d’asseoir la stabilité nationale non pas sur des vœux parfois pieux d’un leadership temporel mais sur des contre-pouvoirs institutionnels véritablement indépendants, et sur une adhésion populaire tangible et librement assumée. On désamorce ainsi les frustrations et rancœurs en les privant des ferments d’une révolte violente et inattendue, dangereuse pour l’unité nationale. Ce que vit la Tunisie actuellement est un éclatement inespéré des ressentiments comprimés pendant plus de deux décennies par un régime qui a cru pouvoir gouverner éternellement en neutralisant les oppositions et en préemptant les voix du peuple, avec l’appui de l’administration publique, de la police, de l’armée et des forces spéciales. L’instabilité que connaît la Côte d’Ivoire depuis une douzaine d’années est tout aussi révélatrice. Ce qui ressemble aujourd’hui à une dispute électorale à laquelle on accole volontiers des relents françafricains ou néocoloniaux trouve ses racines dans l’ère Houphouët-Boigny, où l’imaginaire collectif national n’avait pas fait l’objet des précieux soins démocratiques préventifs qu’une question aussi potentiellement explosive mérite, ce qui a résulté en la marginalisation d’une partie du peuple ivoirien. Dans une certaine mesure, le Cameroun peut se retrouver dans l’un et l’autre cas.

Ces deux situations doivent interpeller les Camerounais sur les risques incontestables d’une personnalisation du fonctionnement des institutions de la République que la longévité au pouvoir facilite inévitablement. Au Cameroun, une absence évidente du peuple -et des jeunes en particulier- aux différents rendez-vous électoraux et la rareté des débats politiques libres sur ces sujets sensibles suggèrent la difficulté à obtenir rapidement le moment venu un consensus endogène stable en cas de graves désaccords. Le cas ivoirien expose très clairement les limites d’une sous-traitance de l’arbitrage des consensus nationaux à la communauté internationale, aussi bien intentionnée et généreuse qu’elle apparaisse. C’est lorsqu’un peuple a pris l’habitude de dialoguer ensemble en profondeur et de manière sereine sur les sujets qui fâchent qu’il peut rapidement trouver en interne un consensus en période de tensions. Ce défi du dialogue reste encore à relever au Cameroun et se manifestera en particulier au moment de la sortie du régime actuel, car les clivages sociaux, jusqu’ici savamment masqués, demeurent malgré tout profondément marqués.
Aujourd’hui cinquante ans après la Réunification, il apparaît opportun de faire un point sur le chemin parcouru dans ce projet de construction nationale. Une grande conférence, à l’image d’Africa21 qui a donné lieu en mai dernier à ce que le Président camerounais a qualifié de «véritable feuille de route pour l’Afrique d’aujourd’hui et de demain », pourrait être un grand moment de commémoration et de communion nationale. La Conférence Nationale Cameroon21 regrouperait des personnalités nationales de tous bords et de tous âges, représentant la grande diversité culturelle et linguistique nationale, et serait l’occasion non pas de creuser ces clivages sociaux, mais de les évaluer à travers des échanges libres, afin de dessiner une véritable feuille de route pour la nation camerounaise d’aujourd’hui et de demain. Ainsi pourra par la suite prendre corps, aux côtés d’autres projets culturels majeurs, le projet de « Panthéon » national évoqué courant 2010, symbole de l’unité nationale où seraient honorés les héros de la nation, afin de contribuer à créer les conditions d’épanouissement de cet imaginaire collectif qui permet aux nations qui l’ont compris de manifester leur grandeur en mobilisant de manière inclusive le peuple tout entier autour d’objectifs de développement communs.