Impasse congolaise à Sun City

Dix jours après le démarrage des négociations politiques de Sun City, cette succession d’oiseuses discussions et d’inutiles tergiversations ont fortement entamé la confiance des Congolais. A Kinshasa, se développe de plus en plus, une atmosphère de scepticisme sur les chances du dialogue intercongolais d’aboutir à Sun City.

De notre correspondant à Kinshasa

 » Sun City ne dénouera pas la crise congolaise « , entend-on souvent dire, ces derniers jours, dans les rues de Kinshasa. Ou encore:  » Il n’y a rien à attendre des politiciens congolais « . C’est qu’en dépit du démarrage que l’on espère définitif, à Sun City, du dialogue intercongolais, la grande majorité des Congolais restés au pays y croit de moins en moins. Les tergiversations qui ont caractérisé les 10 jours de panne de dialogue ont enlevé tout espoir de voir les discussions de Sun City aboutir à la solution politique tant attendue de la crise qui lamine la République démocratique du Congo. Un fossé semble désormais séparer la classe politique de la population.

Ainsi chaque matin, après avoir écouté à la radio toutes les informations concernant le déroulement des débats à Sun City, les Kinois s’agglutinent autour des journaux étalés généralement à même le sol sur les grandes artères de la capitale, pour rechercher un complément d’informations selon les sensibilités politiques.

Débats publics

A Kinshasa, les débats sur Sun City se déroulent publiquement. Sur fond d’évolution trop lente des discussions, la société civile prend le beau rôle et accuse tandis que les politiques tentent difficilement de contrer ce scepticisme. Il s’agit, dans la majeure partie des cas, de disculper leurs délégués présents aux négociations politiques en Afrique du Sud. Difficile d’échapper aux débats quand on fréquente les endroits publics. Il n’y a que du Sun City. Dans les bus, sur les terrasses des bars, autour des étalages des marchés. Partout. Certains voudraient savoir. D’autres voudraient convaincre. Quelquefois, les discussions se muent en batailles rangées et se terminent au commissariat de police.

Les Kinois sont essentiellement préoccupés par leur quotidien précaire et préfèrent rêver d’une solution possible à l’issue des discussions de Sun City. Aussi, dans une ville de Kinshasa minée par une crise sociale et économique sans issue visible, la population s’en prend à la relative aisance supposée des négociateurs.

Et, au sujet des atermoiements de 10 jours observés à Sun City, la réponse est toute trouvée : « Ils prennent du plaisir à tirer en longueur, s’insurge un jeune homme d’une trentaine d’années. A Sun City, ils mangent trois fois par jour et reçoivent un per diem de 100 dollars. S’ils osent rentrer bredouilles, ils nous auront sur leur dos « . Le jeune homme parle à haute voix, dans le vide, sans s’adresser à personne en particulier. Dépassé sûrement par des problèmes personnels de survie quotidienne. Peut-être aussi dans le maigre espoir que quelqu’un, par hasard, s’intéressera à ce qu’il dit.

Les Congolais entre appréhension…

Le phénomène est très fréquent à Kinshasa et traduit l’image véritable ainsi que les sentiments réels de la population sur les points saillants du moment : la guerre dont plus personne ne veut, les gouvernants en qui plus personne n’a confiance, les rebelles qui, depuis le début de la guerre, ne se sont illustrés que dans le pillage des ressources du pays au profit des étrangers sans avoir jamais donné la preuve de meilleures dispositions à gérer la chose publique. Bref, le ras-le bol sur toute la ligne. Et c’est sur cette toile de fond que portent les appréhensions des Congolais concernant les discussions de Sun City.

La situation sociale à Kinshasa, comme dans les territoires sous contrôle rebelle, est effectivement intenable. Les fonctionnaires de l’Etat ont accumulé des mois impayés depuis 3, 4 mois ou plus et, quand l’argent est disponible, les salaires n’arrivent pas à couvrir les besoins les plus primaires. Georges Idi Baruani est directeur dans un service public. Depuis trois mois, il n’a pas perçu son salaire. Pourtant, il doit se présenter chaque matin à son bureau.  » J’habite à 30 km de mon lieu de travail, dit-il. Je dois emprunter les transports en commun quand je le peux. Souvent, je me trouve dans l’impossibilité de payer mon ticket de bus. Bien entendu, dans ce cas, je ne me déplace pas et c’est le service de l’Etat qui en souffre « . Georges gagne l’équivalent de 30 dollars par mois. A cause de la rareté des billets de banque, il ne perçoit pas régulièrement son salaire.

… et espoirs

Face à cette mise en cause, la Banque centrale répond n’avoir pas de liquidités suffisantes pour des raisons de discipline monétaire… Le gouvernement s’est, en effet, interdit de recourir à l’utilisation de la planche à billets pour les dépenses de l’Etat. Et ces messieurs de la Banque Mondiale, présents à Kinshasa, veillent stoïquement au grain. Résultat : dès qu’il se présente quelques billets disponibles, ce sont les cadres subalternes et le petit personnel qui sont servis en priorité. Et Georges attend toujours.

Devant un tableau aussi désolant, conséquence d’une mauvaise gouvernance, seul Sun City semble porter les espoirs de tout le monde : espoir des Congolais qui attendent l’issue de la guerre et le démarrage d’une nouvelle politique de gestion du pays, espoir des investisseurs qui n’attendent que le gong de départ pour faire du business. Espoir, enfin, de la Banque Mondiale qui s’est donnée comme mission principale de sauver ce qui peut encore l’être en République Démocratique du Congo. Elle a dernièrement menacé de plier bagages en cas d’échec du dialogue intercongolais. Quant aux négociateurs, il ne leur reste plus qu’un mois pour convaincre.