Il y a un an sombrait le Joola

Un an déjà ! En cette nuit d’orage du 26 septembre 2002, inscrite dans l’histoire du Sénégal, se couchait le Joola. Le navire, portant le nom d’une ethnie de la Casamance, sombrait corps et âmes au large des côtes gambiennes. Plus de mille huit cents morts. Plus que le Titanic. Les familles des victimes demandent toujours justice et réparation. Retour sur l’histoire.

De notre correspondant Mamadou Mbengue

Plus de huit cents morts. Le 26 novembre 2002 sombrait le Joola. Le plus sombre naufrage de l’histoire qui détrône tristement le Titanic au macabre palmarès des victimes. Un évènement terrible et douloureux qui a secoué et continue de secouer la société sénégalaise. Retour sur la polémique.

Un voyage sans retour. Le dernier adieu des voyageurs qui en quittant la Casamance ne savaient point qu’ils n’allaient plus jamais revoir leurs proches. Depuis cette date, beaucoup de choses se sont passées, mais comme le disait si bien le chanteur ivoirien Tiken Jah Fakoly « Nous avons pardonné mais nous ne pouvons jamais oublier. » Des paroles encore valables aujourd’hui avec les différents rebondissements qui ont suivi le naufrage.

Au-delà du Joola, les Sénégalais ont connu, ces dix dernières années, toute une série d’évènements malheureux dus à la négligence des pouvoirs publics. L’explosion d’une citerne d’ammoniac dans l’usine de la Sonacos, les tensions sénégalo-mauritaniennes ou encore les noyades en pleines vacances des jeunes lycéens sur les plages de Ngor, ont fait des milliers de morts. Mais l’histoire retiendra surtout qu’aucun drame n’a engendré autant de remous sociaux, politiques et judiciaires que celui du Joola.

Ire des collectifs de victimes

Suite à la tragédie, de nombreux collectifs de victimes se sont créés en France et au Sénégal pour demander justice. Ils ne tardent pas à lancer des poursuites judiciaires dans l’espoir d’obtenir des explications et des réparations. Chronologie de la polémique.

Le vendredi 27 septembre 2002 restera gravé dans la mémoire des parents de victimes et des Sénégalais en général. Un vendredi noir apocalyptique. Une date inscrite dans les annales maritimes sénégalaises. Un jour où les Sénégalais manquent de mots pour qualifier cet horrible drame. Des milliers de personnes se dirigent tout droit vers le port autonome de Dakar pour avoir des nouvelles d’un proche se trouvant a l’intérieur du bateau. La nervosité et l’angoisse se lisent sur les yeux. Parents, amis, époux, journalistes, forces de l’ordre, tous venaient recueillir les informations mais aussi essayer de soulager les plus affectés.

Certains n’auront pas toutes les réponses à leurs interrogations. Entre 9 heures et 10 heures, comme dans un cimetière, un calme plat s’est emparé de tout Dakar. Dans les quartiers, on se débrouille pour s’informer. On s’appelle par téléphones portables pour obtenir plus de renseignements sur l’évènement. Sur le port, la presse et les policiers se regardent en chiens de faïence. La situation devient électrique. Les stations de radios distillent des brèves tout au long de la journée et des émissions spéciales sur la tragédie. Les supputations vont bon train. Problèmes techniques, collision entre bateaux, manque de carburant. Les appels téléphoniques des miraculés depuis le lieu du naufrage et l’arrivée très tardive des secouristes clarifient la situation. Incrédulité. « Comment les autorités ont-elles pu négliger la vie de milliers de personnes? » ne cesse-t-on de s’interroger.

Wade sommé de s’expliquer

Le lendemain de l’arrivée des rescapés et des corps sans vie, l’atmosphère est encore plus tendue. Deux jours après le naufrage, l’attente des parents devient pesante et les informations ne parviennent toujours qu’au compte-gouttes. Certains ont passé la nuit sur le port. Malgré la patience et la retenue des jours derniers, la nervosité monte en puissance et la foule se dirige vers le palais présidentiel. Aux cris de : « Monsieur le président rendez-nous nos enfants », « Nous avons besoin de plus de respect », « Dites nous ce qui se passe ». En pleurs et sous une chaleur de plomb, ils prennent position devant le palais et exigent les explications du Président.

Le Maître des lieux, plein de compréhension, sort de sa résidence et demande des excuses. Il exprime sa compassion et essaie de leur remonter le moral. La tension diminue. « C’est un drame national. Certes il y a eu tempête, mais je reconnais qu’il a eu de graves erreurs de négligence », déclare Abdoulaye Wade. Il laisse entendre que le Joola n’était pas conçu pour naviguer en haute mer, mais uniquement sur les fleuves. Il affirme également que le bateau était surchargé. Tant par les passagers que par le fret. « Le naufrage n’était pas lié à un problème de moteurs. Le Joola a chaviré à cause de son chargement », explique-t-il. Ce qui lui permet de dire que des sanctions seraient prises une fois que les responsabilités auraient été déterminées par la commission d’enquête créée à cet effet.

Dix millions d’indemnités par personne

Premières têtes à tomber, celles des ministres des Forces armées, du Transport et de l’Equipement, qui démissionnent. Apres le verdict de la commission d’enquête, le chef d’Etat major de la marine est lui aussi limogé. Mais le collectif des victimes n’est pas totalement satisfait. Il intente une action en justice à Dakar et en France. Il demande la restitution de tous les corps, ainsi que des réparations pour le préjudice subi.

Durant des mois, le feuilleton du Joola ébranle les autorités. Les adversaires de Wade en profitent pour attaquer le pouvoir. Après de multiples négociations, l’Etat accepte d’indemniser chaque parent à hauteur de trois millions de franc CFA. Les parents des victimes opposent un refus catégorique et font monter les enchères jusqu’à 20 Millions de franc CFA. L’Etat crie au scandale, mais tente tout de même de jouer la carte de l’apaisement. Le collectif parvient finalement à décrocher 10 millions sur la fixation des primes de dédommagement.

Non assistance à personnes en danger

Quant aux plaintes déposées pour établir les différentes responsabilités, le Procureur général classe sans suite le dossier. Une décision avec laquelle son homologue français est loin d’être d’accord. L’instruction suit toujours son cours en France. L’affaire risque de ne pas s’arrêter là car d’autres moyens existent pour poursuivre l’Etat. Notamment pour le chef d’accusation de non assistance à personne en danger. « Aujourd’hui, tous les éléments pour saisir la justice sont réunis. Le Président de la république vient de prendre des sanctions à l’égard de certaines autorités militaires, simplement parce qu’elles n’ont pas secouru à temps les victimes. Cela veut dire qu’il y a délit de non assistance à personne en danger  » explique Me Seye avocat du collectif des victimes. Mieux, il soutient que dans le dossier tous les recours n’ont pas été exploités sur le plan pénal. Même si le Procureur général prenait aujourd’hui, d’une manière formelle et légale, la décision de classer le dossier, les familles des victimes pourraient toujours se constituer partie civile pour porter plainte.