« Il n’y a pas une mais des danses africaines »

La pochette de l'album

La danse en Afrique revêt une diversité que beaucoup ne soupçonnent pas. En se basant sur l’exemple camerounais, Andrée Maris Biaby, danseuse pendant 11 ans au sein du très sélect Ballet national du Cameroun et désormais professeur de danses, nous explique la richesse de la danse traditionnelle, son langage et l’importance centrale jouée par les percussions. Elle revient par ailleurs sur son parcours artistique qui l’a amenée, aujourd’hui, à lancer Joie de vivre, son premier album solo.

« Je fais de la danse africaine » (?!?) Un raccourci emprunté à foison en Occident qui masque complètement toute la diversité de la danse en Afrique. Un amalgame auquel a souvent été confronté Andrée Marie Biaby, 11 ans danseuse au Ballet national du Cameroun (de 1982 à 1993) et aujourd’hui professeur de danses en banlieue parisienne. Avec plus d’une décennie d’expérience au plus haut niveau, elle jette un regard gentiment blasé sur les grandes danses du moment. Elle partage ici sa compréhension de la danse traditionnelle dont le cœur reste les percussions et la genèse de sa nouvelle carrière artistique : la musique. Nouveau moyen d’expression et une affirmation identitaire, son album Joie de vivre répond à un appel intérieur et nous initie à la musique de sa région, le Mbam.

Afrik.com : Y a-t-il une grande diversité de danses au Cameroun?

Andrée Marie Biaby :
Nous avons 240 ethnies au Cameroun. Et chacune a deux ou trois danses. Et les danses sont à chaque fois différentes. Et par leur signification, et par leur chorégraphie et par la musique et par les costumes. Il y a tous types de danses. Des danses de réjouissance – que tout le monde peut danser n’importe quand, à une fête, à un baptême-, des danses rituelles – comme la danse des jumeaux, des danses réservées à telle ou telle catégorie de personnes -comme la danse des jeunes couples ou la danse des mamans…

Afrik.com : Vous avez dû en apprendre beaucoup en onze au Ballet national du Cameroun. Est-il difficile d’assimiler toutes ces danses ?

Andrée Marie Biaby :
Il est difficile d’apprendre les pas. La danse est un langage. Et il faut bien rentrer dans son dialogue avec les percussions. Il faut ressentir le son en soi pour l’exprimer dans la danse. Sinon on ne peut pas bien exécuter les pas.

Afrik.com : Vous liez la danse aux percussions. Quelle importance ont-elles dans la danse ?

Andrée Marie Biaby :
Les percussions sont l’âme de la danse traditionnelle, car se sont elles qui créent toute l’ambiance. Ambiance dont la clé de voûte reste le maître percussion (celui qui dirige l’ensemble des percussionnistes). Il est comme un chef d’orchestre. Il donne les changements de rythme aux batteurs (que l’on nomme « appels »), donc les changements de pas aux danseurs. Il peut vous laisser 15 minutes ou une heure sur le même pas, parce que tant que le rythme ne change pas, vous restez sur le même pas. Le maître percu est quelqu’un de choyé dans le village. Quand il n’est pas là, vous ne pouvez rien faire. C’est lui fait le spectacle. D’autant que certains sont également de très bons danseurs.

Afrik.com : Vous avez beaucoup travaillé sur les danses traditionnelles. Que vous inspirent aujourd’hui les danses à la mode ?

Andrée Marie Biaby :
Les danses, que l’on voit dans les boîtes de nuit ou ailleurs, n’ont rien de spéciales à mes yeux. Elles ne sont que la modernisation des danses que l’on a toujours faites au village. Tout est puisé dans la tradition. On y retrouve même les pas de hip-hop, de R’n B, ou de ragga. Il n’y a rien de nouveau. Quand on voit les acrobaties que les gens font parfois en danse hip-hop, j’ai déjà vu les mêmes quand j’étais petite au village.

Afrik.com : Que pensez-vous de l’évolution du mapouka, qui est désormais une danse classée X (pornographique) ?

Andrée Marie Biaby :
Il est dommage que l’on ait travesti une danse aussi belle. Il faut la voir danser par les mamans avec leur pagne ! C’est à la fois très sensuel et très pudique. La danse tapageuse que l’on voit à l’heure actuelle me fait mal aux yeux.

Afrik.com : D’où vous est venu votre amour de la danse ?

Andrée Marie Biaby :
La danse est une tradition familiale. Ma mère, ma tante et mon oncle étaient des artistes. Mon oncle a d’ailleurs monté des balais et même créer des danses, comme la danse des tabourets (originalement inventée pour que les vieux, qui n’ont plus la même vigueur qu’avant, puissent danser assis). J’ai commencé à danser quand j’étais haute comme trois pommes. Quand j’étais jeune, je n’ai jamais pensé à rien d’autre que la danse. J’ai passé le concours pour le Ballet national sans trop y croire, mais j’ai finalement été retenue.

Afrik.com : Qu’est-ce que cette expérience de 11 ans au sein du Ballet national vous a appris ?

Andrée Marie Biaby :
J’y ai appris la discipline. La concurrence était rude et il fallait se battre pour garder sa place. Nous n’étions 150 au sein du Ballet national, mais seuls 35 personnes étaient sélectionnées pour les spectacles. Je suis très fière aujourd’hui de mon parcours et de mes onze années passées là-bas. Par ailleurs j’étais très timide. La danse et la vie en communauté m’ont donné une autre ouverture d’esprit et ont forgé mon caractère.

Afrik.com : L’envie de danser ne s’émousse-t-elle pas quand on doit s’entraîner chaque jour avec une extrême rigueur ?

Andrée Marie Biaby :
Je n’ai jamais perdu mon envie de danser. J’aime trop ça. J’arrêterai quand Dieu m’appellera (sourire). C’est même un traitement thérapeutique pour moi. Je danse quand ça ne va pas bien, ça me sert d’exutoire.

Afrik.com : Est-ce que vous souhaitez communiquer votre flamme à vos enfants ?

Andrée Marie Biaby :
Je n’ai jamais obligé mes filles à danser. Elles sont venues toutes seules à la danse. La plus grande me propose même des nouveaux pas. Elles n’ont jamais eu d’a priori par rapport à mon activité. Au contraire, elles sont toutes fières quand elles parlent de moi.

Afrik.com : Quelle est votre approche par rapport à la danse dans les cours que vous donnez aujourd’hui ?

Andrée Marie Biaby :
J’aime aller au fond des choses et bien expliquer la signification des pas. Par ailleurs, beaucoup de personnes parlent de « danse africaine », sans se rendre compte que le terme ne veut rien dire, vu la diversité de la danse en Afrique. J’explique, dès les premiers cours, que je viens du Cameroun et que par conséquent j’enseigne plus particulièrement les danses du Cameroun. Le problème est que les gens arrivent avec une idée préconçue de la danse. Certains pensent que la danse africaine c’est le coupé-décalé ou le ndombolo. Une fois qu’ils ont bien compris où ils mettaient les pieds, je commence par leur montrer le bikoutsi, car c’est une danse qui regroupe tous les pas.

Afrik.com : Vous n’enseignez donc que les danses camerounaises ?

Andrée Marie Biaby :
Pas du tout. Je peux et j’enseigne d’autres danses africaines, mais uniquement si je vois que les personnes se sont bien adaptées aux bases des danses camerounaises.

Afrik.com : Vous disiez tout à l’heure que le maître percussionniste était l’âme de la danse traditionnelle. Comment travaillez-vous pour vos cours, pour lesquels vous devez sans doute utiliser un poste cassette ?

Andrée Marie Biaby :
Quand on travaille sur bande, on prend d’autres repères. On peut baser les pas sur tel ou tel instrument, comme la batterie, la basse, la guitare ou la voix. Après tout est une question de travail, dans la mesure où je fonctionne par chorégraphies (Avec lesquelles je présente toujours un spectacle en fin d’année). Il n’y a pas d’improvisation dans une telle démarche. Je crée les enchaînements sur la musique et je les enseigne aux élèves. Ce n’est pas comme s’ils devaient repérer tout seuls les différents changements. Je leur apprends avant tout à être dans le tempo.

Afrik.com : Votre actualité principale est un album, Joie de vivre. Pourquoi avez-vous décidé de vous lancer dans la musique ?

Andrée Marie Biaby :
Je n’avais jamais imaginé chanter en solo. C’est venu tout doucement. J’ai d’abord commencé par écrire des textes. Les mélodies sont venues au fur et à mesure. Alors je me suis mise à enregistrer tout ça sur dictaphone pour pouvoir le retravailler par la suite… Et finalement je me suis retrouvée en studio pou enregistrer un album.

Afrik.com : Votre album répond-il exactement à ce que vous vouliez faire ?

Andrée Marie Biaby :
Ce n’est pas exactement ce que je voulais faire, car je me suis un peu laissée influencer par la musique du marché. À côté de cela, il n’y a pas beaucoup de musiciens mbamois (de la région du Mbam, ndlr) à Paris. Il n’y a pas la même sensibilité et la même compréhension de la musique mbamoise chez les autres musiciens. L’objectif principal reste, rappelons-le, de faire connaître ma région. Malgré tout, je suis très fière de moi, parce que la musique est un véritable parcours du combattant. Au pays, les gens sont également très heureux quant à l’album, car je chante en dialecte et parce que je modernise un peu nos sonorités. Cet album est mon bébé et j’aimerais juste que les gens me laissent ma chance. Et quand ils me verront sur scène, ils ne seront pas déçus…

 Contact artiste : 0 (0 33) 6 24 80 63 49 ou wolmoum@yahoo.fr

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 En photo au début de l’article le chorégraphe ivoirien Georges MOMBOYE