Hommage à l’engagé

Pierre Bourdieu est mort, mercredi 23 janvier, à 23h00. Il avait 71 ans. On s’étonne presque à la lecture de cette dépêche banale qui tombe : comment, cet homme qui était encore de tous les combats, qui avait encore cette ferme intention d’agir, dans des sociétés que ses travaux nous aidaient à comprendre, comment peut-il déjà être mort ? 71 ans, déjà ?

L’Algérie se souviendra-t-elle que ce jeune agrégé de philosophie, frais émoulu de l’Ecole normale supérieure de la Rue d’Ulm, commença sa carrière universitaire… à Alger, en 1958 ? Se souviendra-t-elle que ses premiers travaux portaient justement sur ce terreau social algérien auquel il avait décidé d’appliquer une méthode de compréhension et de description nouvelle, qu’il inventait, en même temps qu’il la pratiquait ?  » Sociologie de l’Algérie  » et  » Le Déracinement  » constituent les points d’ancrage d’une nouvelle manière de penser les sociétés humaines.

Contesté, détesté, admiré, adulé, Pierre Bourdieu était tout cela à la fois, parce qu’il était d’abord l’auteur de certaines idées dérangeantes. L’intellectuel n’est pas là pour conforter les conformismes, il est là pour incendier les certitudes reposantes où chacun aimerait se replier. Il est là pour détailler le monde, sans complaisance.

Pierre Bourdieu est cet analyste impitoyable qui porta ensuite au coeur même des sociétés occidentales, et singulièrement de la société française, une critique lumineuse de leurs hypocrisies. Hypocrisie des systèmes scolaires surtout, qui sous dehors de partage démocratique du savoir contribuent plus que toute autre institution à la reproduction des élites sociales et à la fermeture d’un monde de privilégiés clos sur lui même.

Depuis quelques années, le regard d’aigle du premier des sociologues contemporains embrassait des perspectives plus larges, dénonçant les mêmes hypocrisies à l’oeuvre dans des pratiques sociales plus globales : la communication, la télévision, et la consolidation d’un développement inégalitaire des Nations par un système économique et politique dont il découvrait explicitement l’injustice.

Voyant dans la mondialisation assimilatrice en cours « le contraire de ce que l’on entend à peu près universellement par culture « , Pierre Bourdieu croyait à la possibilité pour l’intellectuel de faire comprendre les erreurs collectives et de réorienter les débats sociaux. C’est à ce combat qu’il consacrait ses dernières forces, affaibli par la maladie, convaincu du déplacement des lignes de front par delà toutes les frontières, à un niveau international.

Les combats qui sont à livrer pour l’homme ne sont pas différents désormais à Goma et à Dakar, à Alger et à Paris -à New-York même ou Kandahar. C’est dans un cadre mondialisé qu’il appelait désormais à  » restaurer la politique « , consacrant une volonté de voir les peuples, dans leur diversité, prendre en main leur développement commun.

Pierre Bourdieu est mort, l’arc de sa pensée toujours bandé, prêt à faire flèche de tout bois au coeur de notre époque, au centre de nos confrontations les plus contemporaines. Ses livres restent le carquois où nous pourrons puiser inspiration et munitions.