Histoires d’un génocide

Emmanuel Goujon écrit le drame du génocide rwandais. A travers de courtes nouvelles, l’auteur explore les sensations humaines, rapporte le récit des victimes et des survivants. Sans manichéisme aucun, il donne aussi un visage et une histoire à ces hommes devenus assassins et tombés dans la folie fratricide. Un livre pour comprendre.

Les statistiques, tout le monde les connaît : en cent jours, 500 000 victimes. Les images de charniers ont fait le tour du monde. Mais derrière l’information brute de la couverture médiatique du génocide rwandais, les histoires, les confidences d’hommes et femmes qui ont péris ou survécus sont rares. Espérance et autres nouvelles du génocide rwandais, d’Emmanuel Goujon témoigne avec réalisme et sans complaisance des atrocités dont le Rwanda a été le théâtre en 1994.

Le livre porte le titre de la principale nouvelle de l’ouvrage, Espérance. Comme pour dire au lecteur que derrière la noirceur des histoires, un espoir subsiste. « Le fait que des gens aient pu raconter est un signe d’espoir, parce qu’ils vivent encore et tentent, pour la plupart sincèrement, de construire un monde meilleur », écrit l’auteur dans la postface du livre. Et pourtant, les atrocités perpétrées par les Hutus pour décimer la population tutsie ne sont pas absentes des nouvelles, elles sont même omniprésentes dans leur réalisme. L’écriture leur donne alors un visage humain. Non pas celui du repenti mais celui du mal qui sommeille en chacun de nous.

Victimes et bourreaux

Les nouvelles plus ou moins longues explorent toutes sortes de sensations. L’auteur adopte ainsi le point de vue d’un enfant de six ans qui fuit les massacres dans l’incrédulité et cherche la définition du mal dont lui a parlé son père. Son sort, comme tous les autres, sera de trouver la réponse dans une mort inhumaine. La différence jusque là ignorée entre Hutu et Tutsi devient l’alibi de tout un peuple pour laisser éclater une violence gratuite. Védaste, l’amoureux éconduit de la belle du village trouve à se venger lorsqu’il découvre qu’elle n’est pas comme lui, une Hutu. L’abbé Privat rejoint par faiblesse le camp des miliciens extrémistes, dénonce les membres de sa paroisse et devient lui-même leur tortionnaire le plus cruel.

Les mots crus racontent les viols et les meurtres sanglants. Le réalisme de ces scènes témoigne du travail de fond mené par Emmanuel Goujon, journaliste envoyé par l’Agence France Presse pour couvrir les événements et qui décide tout à coup de privilégier la profondeur humaine au détriment des règles d’agencier. La violence ne réside pas seulement dans le récit des atrocités. L’histoire d’une jeune mère, Ancille, rencontrée par l’auteur dans une prison de Kigali, et qui a empoisonné ses enfants pour leur épargner de mourir dans un massacre est bouleversante. Elle leur a survécu et malgré la folie qui la ronge, arrive tout de même à raconter son drame.

L’auteur emprunte aussi des chemins plus poétiques et fait parler les morts. La dernière nouvelle se plonge dans l’esprit du petit Gatete, massacré dans une église et dont le petit crâne blanchi, posé sur l’autel, rappelle le passage des tueurs. « Je crois en fait que je suis resté cette nuit-là sur un cri, un hurlement terrible plus fort qu’un rugissement, mais je n’ai jamais pu le pousser », ses pensées deviennent les mots de tout un peuple, ceux d’une souffrance trop longtemps demeurée silencieuse et qui trouve avec ce livre un écho poignant et nécessaire.

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