Qui a créé le drapeau algérien ? Une histoire entre Paris, Messali Hadj et la lutte pour l’indépendance


Lecture 6 min.
Kaylia Nemour et le drapeau algérien
Kaylia Nemour et le drapeau algérien

Vert et blanc, frappé d’un croissant et d’une étoile rouges, le drapeau algérien s’est imposé au sein du mouvement nationaliste, dont l’une des principales organisations est née à Paris en 1926. De l’émigration ouvrière à la guerre d’indépendance, son histoire mêle plusieurs générations de militants, des deux côtés de la Méditerranée. La paternité exacte de l’emblème reste pourtant discutée.

Paris, 1926 : l’Étoile nord-africaine

L’histoire du drapeau algérien actuel est indissociable de celle de l’Étoile nord-africaine (ENA). Fondée en 1926 à Paris, cette organisation rassemble des travailleurs immigrés venus d’Afrique du Nord, dont beaucoup vivent dans des conditions difficiles et cherchent à défendre leurs droits sociaux et politiques. Créée avec l’appui du mouvement communiste, dont elle s’éloigne dès 1928, l’organisation défend d’abord les travailleurs de l’ensemble du Maghreb, puis fait de l’indépendance de l’Algérie sa revendication centrale.

L’ENA est d’abord dirigée par Abdelkader Hadj Ali. Son adjoint, Messali Hadj, né à Tlemcen en 1898, en devient rapidement la figure dominante. Considéré comme l’un des pionniers du nationalisme algérien, il consacrera plusieurs décennies à la lutte pour l’indépendance, au prix de longues années de prison et de résidence surveillée.

Le centenaire de l’Étoile nord-africaine a donné lieu en 2026 à plusieurs rencontres en Algérie, dont un colloque organisé en juin à Oran par le Centre de recherche en anthropologie sociale et culturelle (CRASC). Les intervenants y ont rappelé le rôle paradoxal de Paris, capitale de la puissance coloniale, dans l’organisation du mouvement indépendantiste algérien.

Un drapeau plus ancien que l’Étoile nord-africaine ?

La date de naissance du drapeau algérien reste débattue. Si l’Étoile nord-africaine a joué un rôle déterminant dans sa diffusion, certains de ses éléments apparaissent avant même la création du mouvement.

Les historiens René Gallissot et Anissa Bouayed situent sa première apparition dans des manifestations syndicales algériennes, dès 1919 et 1920, en France comme en Algérie. Les emblèmes de l’époque ne sont pas encore fixés, et la disposition des couleurs, du croissant et de l’étoile peut varier d’un étendard à l’autre. Le politiste Salim Chena a retracé ce siècle d’histoire dans une étude publiée en 2024 par la revue Sociétés & Représentations, « Un siècle vexillaire : les trois âges du drapeau algérien ».

Une étape importante intervient en août 1934, lors d’une assemblée générale de l’Étoile nord-africaine. Un drapeau vert et blanc, frappé d’un croissant et d’une étoile rouges, y est présenté. D’autres témoignages situent une apparition marquante de l’emblème lors des manifestations du 14 juillet 1937 à Alger.

Le dessin se fixe ensuite au sein du Parti du peuple algérien (PPA), fondé en 1937 après la dissolution de l’ENA. Selon l’auteur algérien Achour Cheurfi, le parti charge vers 1944 un groupe d’études restreint de proposer un drapeau, dont le dessin correspond à l’emblème actuel.

Émilie Busquant a-t-elle créé le drapeau algérien ?

Le nom d’Émilie Busquant reste associé à cette histoire. Née en 1901 à Neuves-Maisons, en Lorraine, dans une famille ouvrière, elle rencontre Messali Hadj à Paris et partage son engagement politique.

Plusieurs témoignages et travaux historiques lui attribuent la confection d’un exemplaire du drapeau présenté en 1934. L’historien Benjamin Stora rapporte que les couleurs ont été choisies cette année-là lors d’une réunion de l’ENA, chez le militant Hocine Benachenhou, et qu’Émilie Busquant a ensuite été chargée de la couture.

Ces récits portent sur la confection du drapeau. Pour l’origine de ses symboles, les chercheurs renvoient aux étendards antérieurs à 1934 ou au travail collectif des militants du PPA.

Émilie Busquant accompagne le combat de Messali Hadj jusqu’à sa mort, à Alger, en octobre 1953, un an avant le déclenchement de la guerre d’indépendance. Longtemps oubliée, elle a retrouvé une place dans la mémoire des luttes anticoloniales. Sa ville natale lui a consacré une plaque commémorative en 2003.

Sétif, 8 mai 1945 : quand porter le drapeau pouvait coûter la vie

Le 8 mai 1945, alors que l’Europe célèbre la capitulation allemande, des Algériens manifestent à Sétif. Le jeune scout Bouzid Saâl, 26 ans, est abattu alors qu’il porte le drapeau algérien. Il est considéré comme l’une des premières victimes des massacres de Sétif, Guelma et Kherrata. En 2021, l’ambassadeur de France en Algérie a déposé une gerbe devant la stèle qui lui est consacrée, à la demande du président Emmanuel Macron.

Le Front de libération nationale (FLN) reprend ensuite l’emblème pendant la guerre d’indépendance. À partir de 1958, il est aussi celui du Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA). Le 5 juillet 1962, deux jours après la reconnaissance de l’indépendance par la France, des combattants de l’Armée de libération nationale hissent le drapeau à Sidi Fredj, sur la plage où l’armée française avait débarqué en 1830.

La loi n° 63-145 du 25 avril 1963 fixe officiellement ses caractéristiques : les proportions du rectangle, la répartition du vert et du blanc, ainsi que la disposition de l’étoile et du croissant rouges.

En France, le drapeau des victoires et des mobilisations

Pour les Algériens établis en France, le drapeau national accompagne les grands moments collectifs. Les victoires de l’équipe nationale de football donnent régulièrement lieu à des rassemblements où il est arboré. En 2014, la qualification des Verts pour les huitièmes de finale de la Coupe du monde avait provoqué d’importantes célébrations dans plusieurs villes françaises.

À Nice, le maire Christian Estrosi avait alors pris un arrêté interdisant l’usage ostentatoire de drapeaux étrangers dans le centre-ville. Saisi par la Ligue des droits de l’homme, le tribunal administratif avait suspendu cette mesure.

Le drapeau algérien a également accompagné les mobilisations politiques de la diaspora.  Mais en France, aucune interdiction générale ne frappe le fait d’arborer un drapeau étranger dans l’espace public. En 2011, le député UMP Guy Teissier avait déposé une proposition de loi visant à soumettre certains usages à autorisation mais le texte n’a jamais été adopté.

Un symbole toujours sensible dans la diaspora

Un siècle après la fondation de l’Étoile nord-africaine, le drapeau algérien continue de susciter des débats sur sa place dans l’espace public français. Le 5 octobre 2026, l’Union franco-algérienne de Normandie (UFAN) a ainsi appelé les familles à ne pas utiliser l’emblème lors des blocages lycéens qui se multiplient en France, estimant qu’il devait rester associé aux moments de fierté et de rassemblement. Cette position associative n’engage pas l’ensemble de la diaspora.

Sur TikTok, un influenceur franco-algérien de Toulouse a résumé l’esprit de cette consigne : « Ce drapeau n’a pas été fait pour des choses négatives ».

Zainab Musa
LIRE LA BIO
Zainab Musa est une journaliste collaborant avec afrik.com, spécialisée dans l'actualité politique, économique et sociale du Maghreb et de l'Afrique de l'Ouest. À travers ses enquêtes approfondies et ses analyses percutantes, elle met en lumière des sujets sensibles tels que la corruption, les tensions géopolitiques, les enjeux environnementaux et les défis de la transition énergétique. Ses articles traitent également des évolutions sociétales et culturelles, notamment à travers des reportages sur les figures influentes du Maroc et de l’Algérie. Son approche rigoureuse et son regard critique font d’elle une voix incontournable du journalisme africain francophone.
Newsletter Source préférée