Henri Lopes : pour le métissage francophone

L’ambassadeur de la République du Congo en France participait les 14, 15 et 16 juin derniers aux deuxièmes Rencontres de Versailles. Pour Henri Lopes, Internet ne constitue pas une menace culturelle pour l’Afrique mais un espace d’échanges où chacun peut garder et développer ses propres spécificités. Interview.

Forum sur la mondialisation de la Culture, les deuxièmes Rencontres de Versailles accueillaient les 14,15 et 16 juin des personnalités internationales venues de tous les horizons. Présent, Henri Lopes, ambassadeur de la République du Congo en France et ancien Directeur général adjoint de l’Unesco, confie à Afrik sa conception d’un Internet trop souvent diabolisé en tant que vecteur d’uniformisation de la culture.

Afrik : La  » marchandisation  » de la culture est-elle une menace pour les patrimoines culturels des pays africains ?

Henri Lopes : Je ne crois pas. Je n’ai jamais pensé qu’une invention technique puisse en soi constituer une menace. Mais il est évident qu’elle est comme la langue d’Esope, la meilleure et la pire des choses. C’est à nous de l’utiliser de manière à ce qu’elle soit utile. En ce qui concerne l’Afrique, dans la mesure où l’on pourra mettre des ordinateurs à la disposition d’un plus grand nombre de jeunes africains, Internet sera un formidable outil d’acquisition de savoirs. Grâce au Web, un jeune Congolais, par exemple, peut désormais utiliser les ressources de n’importe quelle bibliothèque du monde, visiter n’importe quel musée, sans avoir à se déplacer pour cela. Internet lui offre également la possibilité d’échanger avec d’autres jeunes de son âge de par le monde. Et tout ce qui nous permet de passer du village à la Cité me semble positif.

Afrik : Il existe trois mille langues dans le monde, une quinzaine seulement sont utilisées sur la Toile. Internet ne risque-t-il pas à terme de conduire à une uniformisation de la culture ?

Henri Lopes : Ce n’est pas Internet qui fait cela. Internet accélère tout au plus des évolutions en cours. Mais il est certain que les langues africaines, essentiellement orales, sont un peu handicapées. Prenons l’exemple de notre Congo, qui ne compte que 3 millions d’habitants mais quarante langues. Si je veux parler à mes compatriotes, il est inconcevable, même si j’en connais quelques-unes, de les apprendre toutes. Ce qui fait le ciment de l’unité congolaise, c’est la langue française. Et je dis que le français est devenu une langue africaine.

La question est donc : nous qui sommes des francophones, allons-nous perdre notre âme en adoptant le français ? Non, car nous pouvons tout à fait exprimer notre âme, notre sensibilité africaine en français. Tout comme en Amérique Latine, de nombreux peuples se sont exprimés à travers l’espagnol, une langue importée sur ce continent. Si vous prenez la littérature francophone, vous voyez que des gens de cultures, de formations, de civilisations différentes réussissent très bien à s’exprimer dans cette langue commune qu’est le français.

Afrik : Internet fait exploser la notion de frontière. Pensez-vous que les particularismes culturels puissent s’exprimer à travers la Toile ?

Henri Lopes : Qu’est-ce qu’un particularisme culturel ? On parle d’un patrimoine culturel comme s’il devait rester figer. C’est faux : il évolue. Considérons le véhicule culturel qu’est la langue. Nous avons un français d’Afrique qui n’est pas le français de France. Plus encore, un français du Congo qui n’est pas et ne sera pas forcément celui de la Côte d’Ivoire. C’est cela le particularisme. Internet permet des échanges. Des échanges qui viennent enrichir chacun des particularismes. Il n’y a pas de société, de civilisation, qui n’ait évolué sans apport de l’extérieur. Moi qui suis métis, j’ai l’habitude de dire qu’à l’origine de toute société qui se croit pure, il y a un métissage ignoré. Et Internet est un excellent métisseur.

Afrik : Si l’on élargit le rôle d’Internet à l’information, pensez-vous que c’est un réel atout pour l’Afrique ?

Henri Lopes : C’est certain. Le flux d’informations s’effectue depuis longtemps du Nord vers le Sud. Mais Internet peut aussi faire évoluer cette situation dans l’autre sens : il est beaucoup plus facile de faire passer des messages de Brazzaville dans le reste du monde par Internet qu’à travers le telex et la radio. Je n’ai plus besoin d’être propriétaire d’une radio ou d’une agence de presse pour que ma voix soit entendue dans les Pays du Nord. Tout d’abord je ne ferai certes pas entendre ma voix aussi puissamment que certains organes occidentaux mais je pourrai la faire entendre moi aussi. Et de mieux en mieux.