Haïti, une leçon d’avenir pour l’Afrique

« Haïti où pour la première fois négritude se mit debout », s’écriait naguère Aimé Césaire, le « Nègre Fondamental ». Haïti est à genoux. Port-au-Prince, sa capitale : en ruines. Un mois après le terrible tremblement de terre qui a ravagé l’île, se pose le défi de la Reconstruction, du pays comme de l’Etat.

Le tremblement de terre du 12 janvier 2010 a englouti Haïti. L’ancienne « Perle des Antilles » est devenue un immense cimetière à ciel ouvert. Les fosses communes ont remplacé les tombeaux. La première République noire de l’Histoire moderne de l’Humanité est sous les décombres. Ban Ki-Moon, le secrétaire général de l’ONU, déclarait le 17 janvier qu’il s’agissait de « la plus grave crise humanitaire depuis des décennies ». Les sismologues précisaient que ce séisme était « la plus forte depuis deux siècles ». En effet, le bilan provisoire et volatil annonce 150 000 morts, 250 000 blessés graves. 400 amputations par jour selon le relevé de Bernard Engrand de l’organisation non gouvernementale « Handicap International », qui mène un combat sans relâche contre les mines anti-personnelles.

Pourtant, Haïti n’est pas un pays en guerre civile, ou encore plongé dans une de ces guerres de rapine qui ravage l’Afrique. Une île peuplée d’estropiés se dessine à l’horizon immédiat, au quotidien… La misère et la désolation sont là : 3 millions de personnes, ces sinistrés ont besoin de l’aide humanitaire internationale. Le pays est sous perfusion… 1 500 000 Haïtiens sont sans abris. L’entreprise de reconstruction s’avère titanesque. Encore faudra-t-il éviter les errements du passé : la recherche perpétuelle d’un ou des boucs émissaires endogènes et exogènes, voire allogènes. Ces mots valent aussi pour le Continent noir. Le folklore totalitaire annonce toujours des catastrophes. Il est le terreau permissif de toutes les catastrophes politiques, économiques et cultuelles. Plus grave, le folklore totalitaire interdit de faire face à l’adversité : aux catastrophes naturelles. En effet, la désorganisation institutionnelle est la matrice de la misère, de la pauvreté absolue de masse. Bref, de toutes les régressions que demain nous prépare… C’est ainsi…

L’Etat fantôme

La généreuse et fantastique mobilisation internationale en faveur d’Haïti ne doit pas être une invitation à la démission face à la tragédie et une capitulation face au Futur : devant le défi de la Reconstruction. En effet, avec le séisme haïtien, comme du reste lors du tsunami indonésien, « le protocole compassionnel » fonctionne à plein régime. Les dons affluent, mais les causes structurelles demeurent…

Le séisme a d’ores et déjà pulvérisé tous les symboles de l’Etat Haïtien. Le palais présidentiel, les ministères, les bâtiments administratifs se sont effondrés. Quatre ministres sont morts, plusieurs hauts-fonctionnaires ont disparus.

En effet, «la faiblesse de l’Etat précède notre malheur. La mauvaise gestion depuis cinquante ans a préparé le terrain à ce que nous vivons. Pour avoir été premier ministre alors que quatre cyclones touchaient Haïti, je sais que le pays est quasi désinstitutionnalisé » déclare Michelle Pierre-Louis. Le processus dangereux et mortifère de « désinstitutionnalisation » était en marche bien avant le tremblement de terre. A Haïti, les crises institutionnelles sont aussi récurrentes, voire permanentes. Ces crises interdisent toutes capacités d’anticipation des catastrophes humaines ou naturelles.

Il faut en finir avec cet état des choses tant à Haïti qu’en Afrique. A moins de souhaiter que le Continent noir devienne à court ou moyen terme le trou noir de la planète Terre : où tout disparait ! La Somalie est la caricature la plus achevée l’Etat fantôme, d’un pays sans Etat, d’un territoire livré à des hordes de pirates et de brigands. Terrifiant prélude de « l’Etat Sauvage ». Il faut tirer les « leçons de l’expérience », des deux siècles d’expérience d’Haïti depuis 1804. Des expériences des cinquante ans du « Soleil des Indépendances » africaines pour reprendre le titre du très beau roman prémonitoire d’Amadou Kourouma.

Il n’y a pas de malédiction de l’homme noir

C’est dire qu’anticiper les catastrophes, les bifurcations du monde et les surprises de la Nature est désormais un devoir pour tous ! Il en va de même pour les variations des cours des fameuses matières premières si chères à certains d’entre nous. Dans un monde en mouvement perpétuel, la seule richesse, c’est la Ressource Humaine : la capacité d’organisation et surtout d’anticipation. Il est vrai que dans l’ancienne « Perle des Antilles », Haïti, la catastrophe naturelle était prévisible, mais pas prédictible. Les sismologues l’avaient prévu. Certes, nul ne connaissait l’heure et l’épicentre du séisme. La prévision n’est pas la prédiction… Ce qui n’empêche pas d’anticiper le pire afin de limiter les dégâts humains que matériels. De prévoir des amortisseurs.

L’Etat fantôme est l’antichambre de la mort. Des morgues à ciel ouvert. Telle est une des leçons d’avenir pour l’Afrique. Haïti a deux cents ans d’indépendance, le Continent noir, cinquante. Il est donc possible de ne pas répéter éternellement l’Histoire. Le passé ne peut être le miroir de l’avenir. Ce serait une catastrophe non naturelle, mais humaine…

Il n’y a pas de « Terre maudite », d’« Île maudite », de malédiction de l’Homme Noir.

Bolya Baenga, écrivain congolais, dernier ouvrage paru la profanation des vagins, le Serpent à plume, 2005.