H comme Hamdoulillah

L’apprentissage : un livre sur Internet, sous forme d’abécédaire, pour dire en 100 mots comment la France adopte ses enfants de migrants. Véritable « Lettres persanes » du XXIe siècle, l’initiative de la journaliste/auteur Nadia Khouri-Dagher a séduit Afrik.com qui a décidé de vous offrir deux mots par semaine. A savourer, en attendant la parution du livre courant 2007.

De A comme Accent à Z comme Zut, en passant par H comme Hammam ou N comme nostalgie, 100 mots pour un livre : L’apprentissage ou « comment la France adopte ses enfants de migrants ». Une oeuvre que la journaliste/auteur Nadia Khouri-Dagher a choisi de publier d’abord sur Internet. Un abécédaire savoureux qu’Afrik a décidé de distiller en ligne, pour un grand rendez-vous hebdomadaire. Une autre manière d’appréhender la littérature…

H

Hamdoulillah

Pour Leïla Bousnina

Hamdoulillah : je viens de prendre place dans le train qui m’emmène pour une semaine de vacances après plusieurs mois de travail intense, et c’est automatiquement le mot que je prononce en accédant enfin au repos.

Mon fils a eu un accident de sport mais ce n’est rien de grave : hamdoulillah. Nous arrivons à destination après un vol en avion : hamdoulillah. Mon amie Fanny m’annonce qu’elle a failli faire une fausse couche mais le bébé est sauvé : hamdoulillah. J’ai pu acheter une maison dans Paris : hamdoulillah. Même si je vis en France depuis plus de 30 ans, mon mental est imprégné de ces locutions arabes utilisées dans la vie de tous les jours, et qui, plus qu’une pensée, traduisent une certaine approche de la vie, toute empreinte de spiritualité.

Hamdoulillah – contraction de hamd li Allah – signifie littéralement Grâces à Dieu, et chez les Arabes, musulmans ou non, nous l’utilisons lorsqu’on s’est sorti d’une situation difficile, lorsque quelque chose s’est bien passé, lorsque l’on a reçu ce que l’on espérait – comme mes vacances après le travail – que l’on a concrétisé un rêve. Ou que tout va bien, tout simplement: « -comment ça va? – Hamdoulillah! »

A mon insu, par un réflexe hérité, j’utilise ainsi chaque jour, le plus souvent mentalement si je suis en France, mais parfois aussi oralement, ces locutions qui sont notre manière de bénir le quotidien, et de remercier le Ciel pour ses bienfaits, chaque jour, que l’on soit très croyant, peu pratiquant ou athée. Car même chez les esprits les plus détachés de la religion ou de la tradition, par exemple chez les hommes occidentalisés ou les intellectuels athées, l’usage de ces formules est spontané.

Je roule en voiture et vois une automobile accidentée sur le bord de la route : je pense Lotf (bienveillance – que la bienveillance de Dieu soit sur nous). On m’annonce une naissance, un mariage, une réussite à un examen, un emménagement dans une nouvelle maison, ou tout simplement une amie me montre la robe qu’elle vient d’acheter : je dis Mabrouk, qui signe tous les événements heureux, des plus importants aux plus anodins, et signifie « béni », c’est-à-dire « que la bénédiction (baraka) de Dieu soit sur cet événement » – mabrouk est le participe passé du verbe baraka, bénir, qui a donné le substantif baraka, traduit par le laïque « chance » en français. On évoque une éventualité fatale qui pourrait arriver – accident possible, échec, décès – par exemple à la banque, en signant un contrat d’assurance-décès : je me dis Beiid el Charr, littéralement « Que le mal reste éloigné ».

Mais l’expresssion la plus utilisée, chez nous au Liban, et même parmi les chrétiens, est tout simplement « Allah », car dans la liturgie c’est aussi par ce mot que nous désignons notre Dieu. Et quel changement d’attitude cela signifierait, par rapport aux communautés musulmanes, quelle marque de tolérance et de respect, si les médias et certains auteurs occidentaux faisaient de même, en traduisant simplement par « Dieu » le mot « Allah », car nous, chrétiens, juifs, et musulmans arabes, savons bien que c’est du même Dieu qu’il s’agit, et non pas d’une divinité particulière, comme on appellerait Jupiter le dieu grec de la guerre ou Shango une divinité yoruba. J’ai toujours trouvé quelque peu méprisant, exotisant, comme une mise à distance, le fait de lire ou d’entendre : « ils vénèrent Allah », ou de voir traduire Allahou akbar par «Allah est le plus grand »: pourquoi pas « Ils vénèrent Dieu », ou « Dieu est le plus grand», que personne n’oserait contester à aucun croyant du monde?

Nous découvrons un paysage magnifique : Allah ! (comme c’st beau!). Nous avons une surprise: Allah ? (quoi donc ?). Nous nous allongeons sur la plage ou sur un sofa, nous entrons dans la mer, nous goûtons un plat délicieux, nous fumons un narguilé suave : Allah ! (comme c’est bon!). En écoutant les enregistrements publics de Oum Kalthoum, l’on peut entendre ces nombreux et bruyants Allah ! d’admiration et de plaisir lancés par le public à leur diva –- on les entend toujours, plus ou moins extatiques, dans tous les concerts de chanteurs arabes.

(Moi, je l’avoue, je pense même intérieurement, ce qui n’est pas très catholique pour une non-musulmane, mais j’aime trop les beautés de la Nature : Allahou akbar, car face à la beauté d’un lever de soleil, du feuillage puissant d’un arbre, ou de la joie pure d’une fleur, je m’émerveille toujours, et les soucis du moment ou les désagréments du monde me semblent bien dérisoires, effacés par la Beauté pure: Dieu est plus grand que tous ces tracas, Allahou akbar – les randonneurs connaissent aussi ce sentiment, sans l’exprimer pareillement).

C’est comme ça : chez nous, on exprime explicitement sa satisfaction et son bonheur, car, bien avant les techniques de la méthode Coué, le positive thinking américain, ou les leçons – toutes justes – sur les vertus des premières gorgées de bière, nous savons, et nous vivons pleinement, le fait que la vie est faite de bonheurs grands ou petits, qui méritent tous également d’être glorifiés.

Emaillant toutes les conversations en Orient, chez les hommes, les femmes, et les enfants, des couches populaires aux élites fortunées, ces locutions, fortement imprégnées de religion, sont aussi un rappel constant de notre condition d’humains, faillibles, fragiles, et redevables des grâces reçues, que l’on soit croyant ou pas. Comme une déclaration continue de l’humilité qui fonde notre condition d’homme : car on oublie que humilité est le mot-frère de humain.

A des années-lumière de l’orgueil in-sensé, c’est-à-dire qui ne fait pas sens, de l’homme occidental moderne, qui a le sentiment – chaque jour contredit, des attentats du 11 septembre à la tempête de l’hiver 2000, de l’effondrement d’un toit à Roissy à simplement la maladie ou l’accident,– de diriger sa vie, d’en être le maître: le maître du monde. Mais Dieu est plus grand, nous dit la vie.

Les Arabes seraient-ils donc, par essence, un peuple fortement imprégné de religion, comme on dirait des Africains qu’ils sont noirs ou des Eskimos qu’ils aiment le poisson cru – c’est-à-dire quelque chose d’intrinsèque, qui les rendrait fondamentalement différents des Occidentaux ? Mais c’est sur cette supposition, d’une différence fondamentale de religion, vue comme une différence de culture, que les juifs furent pendant des siècles méprisés et marginalisés en Europe, sauvés seulement par la laïcité montante. Car autrefois en France, lorsque la religion occupait la même place dans le quotidien et dans les mentalités, les mêmes expressions émaillaient les conversations quotidiennes, et on en voit encore la trace dans la littérature et au cinéma jusqu’au milieu du XX° siècle.

Et lorsqu’ils raillent le célèbre InchAllah des Arabes, les Français oublient que eux aussi disaient autrefois « Si Dieu le veut », traduction littérale de l’expression arabe. De la même façon, Beiid el Charr se disait en français autrefois « à Dieu ne plaise », et l’on utilisait des expressions telles que « vivre à la grâce de Dieu ».

Et aujourd’hui encore, les Français, croyants ou non, disent « Mon Dieu! » (j’ai oublié d’aller ramener Arthur de l’école) ou « Nom de Dieu! » (je viens de m’écraser le pouce en plantant un clou). Fragments de longs siècles où l’Europe fut toute aussi religieuse que le sont les pays arabes aujourd’hui, et où l’on disait, plus souvent qu’aujourd’hui, « Doux Jésus! » ou « Jésus Marie! » – l’équivalent de notre « Allah! », ou encore « Grâces à Dieu » (ma femme n’est pas morte en couches, la récolte a été bonne). Grâces à Dieu. Hamdoulillah.