Guerre en solde

Un enfant soldat

Ils ont à peine sept ans pour les plus jeunes et jouent à la guerre avec de vraies armes. Enrôlés de force dans un camp ou dans l’autre, ils sont ces enfants soldats que la RDC utilise à foison dans la guerre du Kivu. Amnesty International leur a consacré un rapport. Partenaire de l’ouvrage, Victor Amisi Sulubika, travaille sur le terrain à la démobilisation et à la réinsertion des enfants de la guerre. Interview.

Qui sont les enfants soldats ? Comment les recrute-t-on ? Comment les sortir du rang ? Le rapport République démocratique du Congo « Les enfants de la guerre » d’Amnesty International, fait le point sur les différentes questions. Victor Amisi Sulubika, coordinateur du projet Gram-Kivu (Groupe de recherche et d’action contre la marginalisation), a collaboré aux travaux. Avec son ONG, il travaille sur le terrain en plein sud Kivu à la démobilisation et à la réinsertion des enfants soldats. Il revient sur ses activités et explique les sources du problème.

Afrik : Quelles sont les idées fortes à retenir du dossier d’Amnesty International ?

Victor Amisi Sulubika : Il y a d’abord le fait que les recrutements continuent malgré les différents accords signés. L’impunité des violateurs des droits de l’Homme est également un phénomène important à retenir, au même titre que la prolifération des armes légères sur le territoire.

Afrik : Quand vous parlez d’impunité des responsables de l’enrôlement des enfants soldats, connaît-on exactement les responsables ?

Victor Amisi Sulubika : Ils sont connus. Nul n’ignore que pour accéder au pouvoir, chacun utilise les enfants pour constituer une force militaire. Actuellement beaucoup sont en train de chercher des postes au niveau du gouvernement et d’autres sont en fonction.

Afrik : Peut-on citez des noms ?

Victor Amisi Sulubika : Les associations locales et internationales sont en train de constituer des dossiers. Les premiers à être jugés seront bientôt connus. Ce n’est pas encore le moment de citer leurs noms. Mais il faut savoir que tous les groupes armés, sans exception, ont participé à l’enrôlement des enfants.

Afrik : « Sans exception » ? Parlez-vous également des forces régulières ?

Victor Amisi Sulubika : Tout à fait.

Afik : Combien y a-t-il d’enfants soldats dans la région ?

Victor Amisi Sulubika : Nous savons seulement qu’ils sont très nombreux. Il est très difficile d’avancer des chiffres. Presque tous les groupes armés ne veulent pas donner les véritables chiffes de leurs effectifs militaires, surtout les nombres d’enfants qui se trouvent dans leurs rangs.

Afrik : Quelle est la fourchette d’âge des enfants soldats ?

Victor Amisi Sulubika : Les plus jeunes ont 7 ans. On pourrait croire qu’à cet âge là, ils ne sont pas capables de tirer avec une arme. Ce qui est faux. Il peut tout à fait utiliser un pistolet et même une kalachnikov (fusil mitrailleur), qui est reste une arme assez légère.

Afrik : Quel type d’entraînement militaire subissent-ils ?

Victor Amisi Sulubika : Ils ont juste une ou deux semaines de formation avant d’être envoyés au front. Lorsqu’ils (les militaires, ndlr) savent que nous sommes au courant que des enfants sont dans un camp d’entraînement, ils les emmènent directement à l’entraînement sur le front, là où ils savent que nous n’allons pas aller.

Afrik : D’après les différents témoignages, il semblerait que les enfants soient de plus redoutables combattants que les adultes. Pourquoi ?

Victor Amisi Sulubika : Parce que les enfants ont une autre définition de la peur. Pour eux la mort ne veut souvent rien dire. Ils n’ont pas la notion de bien et de mal. D’ailleurs si un enfant veut affirmer sa supériorité devant un adulte il est capable de l’éliminer de sang froid. Il faut dire également que les enfants soldats sont très dociles et obéissent aveuglément aux ordres. Les enfants ne sont toutefois pas tous destinés au front. Les enfants soldats ne sont pas uniquement ceux qui portent une arme mais tout ceux qui sont dans l’environnement militaire. Ils peuvent être porteurs, messagers ou espions. Les filles sont, pour leur part, prises pour concubine avant de finir par prendre les armes.

Afrik : Vous disiez tout à l’heure que l’enrôlement continuait dans le pays. Comme les choses se déroulent-elles ?

Victor Amisi Sulubika : Il y a des rafles dans les villages, dans la rue. Il y a aussi une récupération d’anciens enfants soldats qui avaient été réintégrés dans la société par nos soins ou les ONG du même type.

Afrik : Votre travail est de réinsérer des enfants soldats. Dans quelle mesure est-il possible de réussir une telle tâche avec des enfants qui n’ont pas eu d’autres repères que la violence et les armes ?

Victor Amisi Sulubika : Nous savons que c’est difficile mais nous ne pouvons pas les laisser comme ça. Un enfant reste un enfant. Nous faisons un travail de détraumatisation et un accompagnement psychologique et moral. Notre motivation est de voir que l’enfant, que nous réintégrons et qui est bien encadré dans la communauté, réussit à s’en sortir. Sauver ne serait ce qu’un enfant c’est sauver tout une vie.

Afrik : Comment opérez-vous pour récupérer des enfants soldats ?

Victor Amisi Sulubika : Lorsque nous constatons la présence d’enfants soldats dans tel ou tel groupe armé, nous prenons contact avec les chefs pour parler des droits de l’enfant. Nous leur montrons également les accords signés par presque tous les groupes pour la démobilisation des mineurs. Certains nous confient les enfants que nous transférons au centre de transit et d’orientation. Ils y restent trois mois où ils sont encadrés par nos éducateurs. Ils sont ensuite réintégrés dans la communauté. Ils retournent dans leur famille. Nous supposons que chaque enfant a une famille. Même si ce n’est parfois qu’un membre éloigné.

Afrik : Les enfants sont-ils pour autant sortis d’affaire une fois qu’ils quittent le centre ?

Victor Amisi Sulubika : Nous continuons un travail de suivi après leur départ du centre. Parce que trois mois ne suffisent pas. Les enfants restent toujours instables. On le remarque notamment au centre où l’on constate de nombreux actes de violence. C’est assez délicat. Quand l’enfant est incéré à l’école, il n’accepte pas qu’un autre enfant lui fasse des réflexions. Il est parfois moins tolérant. Il peut vous dire « Il ne faut pas oublier que moi j’ai été militaire ». Une façon d’intimider les autres. Il peut devenir très violent, même si aucun cas de meurtre n’a été enregistré. Mais il peut tout à fait aller jusqu’à se battre avec son maître.

Afrik : Vous avez récolté de nombreux témoignages d’enfants. Y a-t-il des grandes lignes communes qui se dégagent ?

Victor Amisi Sulubika : Les enfants reconnaissent eux même qu’ils ont été recrutés par force et que le travail des militaires n’est pas le leur. Beaucoup regrettent et estiment qu’ils peuvent demander pardon par rapport à tout ce qu’ils ont fait, parce que justement ils étaient militaires.

Afrik : Quel est le principal problème que vous rencontrez dans votre travail ?

Victor Amisi Sulubika : Le grave problème que nous rencontrons actuellement sur le terrain est de retrouver les enfants que nous avons réinsérés encore en uniforme. Récupérés par ces même militaires qui nous les avaient confiés.

Afrik : Les enfants ne sont-ils pas libres de refuser ?

Victor Amisi Sulubika : Ils sont sous la menace. Nous avons l’exemple d’un enfant démobilisé qui est actuellement au centre qui nous dit « J’ai peur de rentrer chez moi parce que j’ai appris que les Maï Maï menacent de piller chez moi parce qu’ils sont au courant que j’ai quitté l’armée ». Cet enfant est susceptible de réintégrer leurs rangs, pour sa sécurité et pour la sécurité de sa famille. Certaines familles qui refusent que leur enfant soit recruté subissent un triste sort. On viole la femme, on emporte la fille, on pille tout et on finit par emporter le garçon. D’où le fait que certains enfants se présentent spontanément pour protéger leurs proches pour « s’enrôler volontairement ».

Afrik : Combien d’enfants avez-vous touché depuis le début de votre action ?

Victor Amisi Sulubika : 1 500. Un chiffre dérisoire comparé au nombre d’enfants soldats. Et le plus frustrant reste que l’on retrouve des enfants que nous avons réinsérés à nouveau récupérés par les militaires.