Grand Dama chez les Dogon

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Rituel funéraire rare et intense, un Grand Dama se fête dans le strict respect des traditions Dogon. Secret, esthétique et surnaturel sont l’essence de cette cérémonie animiste, riche de croyances ancestrales.

Claire Olivier du magazine Souffle d’Afrique

Ce mois de mai aurait pu ressembler à ceux de toutes les saisons sèches qui égrènent le quotidien des Dogon, au Mali. L’atmosphère est aride, la chaleur vous assomme par 45°C à l’ombre du baobab. Les greniers sont remplis, grâce aux pluies tombées en abondance l’année précédente. Du coup, les vieux sages de plusieurs quartiers de Sangha ont pris une décision exceptionnelle : un Grand Dama aura lieu bientôt. Sur le sable, les signes de divination des traces du renard pâle, le yourougou, sont favorables. Consultés, les esprits ont aussi donné leur accord. Le village n’a pas célébré de Grand Dama depuis neuf ans. Ce rite tant attendu permet aux âmes des notables, qui ont déjà reçu des funérailles importantes, de rejoindre les ancêtres, dont la vénération constitue l’un des fondements de la culture Dogon. Cette levée de deuil libère définitivement les familles. En général, les Dama se tiennent tous les quatre ou cinq ans.

Gestes millénaires

Les vieux sages sont aujourd’hui sereins, allongés à l’ombre de la toguna, la case à palabres si basse qu’elle autorise uniquement la position assise. Leurs tenues traditionnelles en bogolan forment un camaïeu de brun sur la roche brûlée. Bogolan signifie boue en Dogon, car cette toile, qui est un assemblage de longues bandes de coton tissées par les hommes de la caste des tisserands, nécessite de savants bains de boue mêlée de feuilles et de racines. La cérémonie durera bien plusieurs jours. Chacun doit se tenir prêt. Des cours des habitations, reconnaissables à leurs terrasses, montent les crissements si particuliers du broyage du mil à la main sur de larges meules en pierre : les femmes, agenouillées, répètent les gestes millénaires qui accompagnent la complexe et longue préparation de la bière; elles rempliront plus tard leurs canaris, ces grandes jarres de terre qui maintiennent à bonne température cette indispensable boisson légèrement fermentée, qui circulera en abondance dans les calebasses.

Fabriquer les seins

Le Grand Dama, personne n’ose encore l’évoquer. Seuls les va-et-vient inhabituels des hommes de l’Awa, la société des masques, indiquent qu’un évènement se prépare loin des femmes et des garçons non circoncis. Tout le monde se tait, mais l’inquiétude est grande : trouvera-t-on suffisamment des fameux cauris? Au marché, ce coquillage jadis monnaie d’échange vaut vingt-cinq centimes ; il faudra certainement demander un crédit, car les harnais des masques, à la fois décoratifs et si utiles à leur bon maintien, en nécessitent une grande quantité. Sans compter les cagoules des masques « jeune fille », dont les larges bretelles de soutien-gorge sont composés de cinq rangs de coquillages. Fabriquer les seins avec le fruit du baobab, coupé en deux, est plus facile… Aura-t-on assez de perles de couleur? Le plus simple est d’utiliser les perles des ceintures des jeunes filles, ou alors de les acheter en vrac sur le marché.

Et les teintures végétales pour les fibres ? L’acacia de la brousse fournira le noir et le brun, l’oseille sauvage le rouge. On cherchera également de la poudre chimique afin de renforcer le rouge, de teindre en jaune et en vert. Les trois couleurs symboliques des Dogon sont le rouge qui est force vitale, le blanc qui signifie la spiritualité et le noir symbole d’hospitalité. Saura-t-on sculpter à temps, et surtout avec talent, le masque choisi ? La beauté importe tant…

 Retrouvez l’intégralité de ce reportage et des photos dans la revue « Souffle d’Afrique » n°2, en kiosque depuis le 23 octobre 2004.