Génocide rwandais : les Etats-Unis savaient

Seize documents déclassifiés émanant de la CIA sont lisibles sur Internet. Ils concernent le génocide rwandais de 1994 et montrent que les Etats-Unis étaient au courant de tout, au moins dès janvier 1994. Et qu’ils n’ont rien fait.

Les Etats-Unis savaient. Ils savaient qu’un génocide allait éclater au Rwanda. Et lorsque celui-ci commence, en avril 1994, les Etats-Unis décident de ne pas intervenir. C’est ce qui ressort de la lecture de documents de la CIA classés jusqu’ici  » top secret « .

Seize documents officiels ont été déclassifiés grâce à la loi sur la liberté de la presse qui prévaut dans le pays. C’est le National Security Archive, un organisme de recherche indépendant, qui les a révélés au grand jour en les publiant sur Internet.

Fax du génocide

Le premier document est daté du 11 janvier 1994. Il est tristement connu sous le nom de  » fax du génocide « . Le Général Dallaire tente alors d’avertir les officiels des Nations Unies – le Major-Général Maurice Baril, conseiller militaire auprès du secrétaire général Boutros Boutros-Ghali, et Kofi Annan, alors sous-secrétaire général des opérations de maintien de la paix – de l’existence de camps d’entraînement hutus à proximité de Kigali, de caches d’armes et d’un complot visant à assassiner des émissaires belges des Nations Unies et certains Rwandais, membres du Parlement.

Le document fait froid dans le dos. Le Général Dallaire s’appuie sur le témoignage d’un ancien chef de sécurité du président rwandais Juvenal Habyarimana, qui s’occupe à présent d’entraîner des hommes – jusqu’à  » 300 en trois semaines « , précise le texte – et de lister les Tutsis de Kigali en vue de les  » exterminer  » selon le mot utilisé par le témoin. Qui souligne :  » mes hommes peuvent tuer 1 000 Tutsis en 20 minutes « . Ce dernier, bien qu’il soit du côté de l’opposition, répugne à  » tuer d’innocentes personnes  » et pense que le président  » n’a pas le contrôle total sur les éléments de son parti « .

Caches d’armes

Il propose de montrer  » précisément  » les caches d’armes aux forces d’intervention de l’Onu. Dans le fax, le Général Dallaire informe New-York de son intention de monter un raid sur ces caches afin de récupérer les armes. Quelques jours plus tard, Kofi Annan et Iqbal Riza, à la tête des opérations de maintien de la paix, refusent sa requête, arguant que le mandat de l’Unamir (le force d’intervention onusienne) est limité.

La mise en place du génocide suit alors son cours. Le 7 avril 1994, au lendemain du crash de l’avion de Juvenal Habyarimana, des membres de la garde présidentielle torturent, mutilent et tuent dix soldats belges du contingent de l’Onu, qui protègent le Premier ministre, cible de leur attaque. La Belgique rapatrie alors ses soldats, affaiblissant l’Unamir. En deux semaines, le Conseil de sécurité de l’Onu vote le retrait de l’Unamir du Rwanda.

De la bonne utilisation du mot  » génocide « 

Les documents ne s’arrêtent pas là, ils couvrent un mois et demi de génocide (jusqu’au 16 mai 1994). Ils révèlent qu’après trois semaines d’une boucherie épouvantable, Prudence Bushnell, une officielle américaine aux Affaires africaines, téléphone au colonel rwandais Theoneste Bagosora, l’ordonnateur présumé du génocide. Elle lui dit que les Etats Unis savent que l’armée rwandaise prend une part active aux tueries et lui demande  » d’arrêter les massacres « . Pourtant, rien n’est fait pour empêcher le bain de sang.

Un autre document montre les polémiques qui agitent les états-majors américains à cette époque : savoir s’il faut ou non utiliser le mot de  » génocide  » pour qualifier ce qui se passe au Rwanda, en sachant que l’utilisation de ce terme risque d’engager juridiquement une intervention onusienne et américaine. Savoir s’il faut ou non, lancer l’opération  » Commando Solo « , qui consiste à brouiller les ondes des radios qui appellent au massacre avec des avions. La réponse sera non. Les massacres vont faire 800 000 morts Tutsis et Hutus en cent jours.