Gabon : entretien exclusif avec le Professeur Albert Ondo Ossa


Lecture 12 min.
Pr Albert ONDO OSSA Gabon
Pr Albert ONDO OSSA Gabon

Le Professeur Albert Ondo-Ossa est Docteur en Sciences économiques de l’Université de Nancy II en France, Professeur agrégé en Sciences économiques de l’Université de Dakar, Doyen de la Faculté de Droit et de Sciences économiques de l’Université Omar Bongo à Libreville, il a été ministre de l’Education nationale et de l’enseignement supérieur sous la Présidence d’Omar Bongo dans le gouvernement de Jean Eyeghe Ndong, puis Ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, et Ministre de la Recherche Scientifique et de l’Enseignement technologique. Candidat malheureux contre Ali Bongo à la Présidentielle de 2009, après la mort d’Omar Bongo, il est désigné comme candidat de la coalition Alternance 2023 lors de l’élection présidentielle de 2023, où il l’emporte haut la main sur Ali Bongo, mais voit le résultat du scrutin faussé lors de sa proclamation, puis effacé par le coup d’État du général Brice Oligui Nguema. Afrik.com l’a rencontré à Paris à la fin du mois de mai 2026 afin de recueillir son analyse sur les évolutions politiques, économiques et sociales connues par le Gabon au cours des près de trois années qui se sont écoulées depuis les élections avortées d’août 2023.

AFRIK.COM :  Monsieur le Professeur, vous avez été victorieux dans les urnes à l’élection présidentielle gabonaise contre Ali Bongo mais le coup d’Etat du Général Oligui vous a spolié de cette victoire. Que pensez-vous de l’évolution institutionnelle qui a suivi ?

Pr Albert ONDO-OSSA : Notre pays, le Gabon, traverse une période particulièrement sensible de son histoire. Dans de tels moments, un homme d’Etat doit savoir dépasser les blessures personnelles pour penser d’abord à la nation.

Pour ma part, j’ai toujours considéré que le peuple gabonais avait exprimé dans les urnes une volonté claire de changement. Mieux, une volonté de rupture avec le système BONGO-PDG dont la majorité ne voulait plus. Les faits étant têtus, les événements qui ont suivi l’élection de 2023 ont montré, encore fois, une chose essentielle : notre pays doit impérativement consolider ses institutions démocratiques afin qu’aucune crise politique ne puisse à nouveau fragiliser la stabilité nationale.

Pr Albert ONDO-OSSA
Pr Albert ONDO-OSSA
Je suis un démocrate et je reste convaincu que c’est le suffrage universel qui doit prévaloir, autrement dit le verdict des urnes est suprême. Toutefois, certains développements peuvent conduire à des ajustements courants et temporaires. Il reste fondamentalement que le Gabon ne peut avancer que si les institutions deviennent plus crédibles et plus indépendantes les unes vis-à-vis des autres. Malheureusement, la transition qui aurait dû y contribuer en renforçant le pacte républicain n’a pas joué son rôle. Elle s’est laissée emporter par les mêmes dérives, celles-là même qui ont enfoncé et décrédibilisé les pouvoirs précédents ; les dérives tant dénoncées par la population, à savoir le goût du pouvoir, le diktat, la gabegie, le clanisme, la roublardise, le mensonge et le faux.

Aujourd’hui, ma priorité n’est pas d’entretenir les rancœurs, ni de replonger notre pays dans les divisions. Le Gabon a besoin d’apaisement, de dialogue et de reconstruction institutionnelle. Je regarde donc l’avenir avec lucidité mais sans haine. Mon rôle aujourd’hui est de contribuer au rassemblement des Gabonais, quelles que soient leurs sensibilités politiques, parce que notre peuple souffre et attend des réponses concrètes à ses multiples problèmes.

AFRIK.COM : ⁠Presque trois années se sont écoulées sous la présidence effective du général Oligui : quel bilan en tirez-vous sur le plan économique, social, et du point de vue du fonctionnement de l’Etat ?

Pr Albert ONDO-OSSA : Je crois qu’il faut tenir aux Gabonais un langage de vérité, car la situation économique et sociale de notre pays est préoccupante. Le coût de la vie augmente, le chômage frappe durement la jeunesse, les familles souffrent et s’appauvrissent davantage, les entreprises peinent à survivre et l’endettement devient un sujet majeur d’inquiétude. Nous pouvons avancer quelques chiffres :

  • 37 % de Gabonais vivent au-dessous du seuil de pauvreté ;
  • Le taux d’endettement public est de l’ordre de 85 % du PIB, par rapport à une norme communautaire de 70 % ;
  • Le taux d’inflation est de l’ordre de 5 % et beaucoup plus dans le secteur de l’alimentation (par rapport à une cible de 3 %) ;
  • Le taux de chômage des jeunes est de l’ordre de 50 %, ce qui est excessif.

Ainsi que je l’ai souvent dit, la gestion d’un Etat ne s’improvise pas !

De plus, l’évolution d’un pays s’évalue à la qualité de vie des populations, ce qui conduit à des questions évidentes : les services de santé répondent-ils, mieux qu’hier, aux besoins des Gabonais, y a-t-il de l’eau et de l’électricité dans les maisons et les quartiers, la situation scolaire s’est-elle améliorée ? La situation est telle aujourd’hui que le Gabonais ne peut même pas se plaindre de sa souffrance !

Par ailleurs, même les pays en guerre s’obligent à une certaine tenue vis-à vis des adversaires et des prisonniers de guerre. Or, malgré moultes interpellations, Monsieur le Premier Ministre BILIE BY NZE est toujours privé de liberté ; mon épouse et ma fille sont toujours consignées au Gabon, privées de leurs documents de voyage. Cela montre à quel point les tenants du pouvoir vont jusqu’aux extrêmes, jusqu’à s’attaquer à l’avenir des enfants.

Pourtant, beaucoup de nos compatriotes espéraient une amélioration rapide de leurs conditions de vie. Malheureusement, aujourd’hui, le sentiment dominant est celui de l’attente et parfois du doute, voire du découragement.

Je ne suis cependant pas dans une logique de procès systématique contre les autorités actuelles. Ce serait trop facile ! Les difficultés du Gabon sont anciennes et profondes. Elles sont le résultat de plusieurs décennies de mauvaise gouvernance, de gabegie et d’absence de réformes structurelles. Mais il faut aussi reconnaître qu’il y a urgence : urgence politique, urgence démocratique, urgence économique et urgence sociale !

Quand les libertés publiques se restreignent, quand les réseaux sociaux sont suspendus, quand les citoyens ont le sentiment de ne plus être entendus, quand l’injustice gagne du terrain, cela crée de la frustration et fragilise la confiance nationale. Notre responsabilité collective est d’éviter que le découragement ne se transforme en fracture durable entre les Gabonais.

AFRIK.COM :  ⁠La gouvernance est au cœur de l’évaluation des agences de notation et des think tanks internationaux : comment jugez-vous la gouvernance gabonaise aujourd’hui ?

Pr Albert ONDO-OSSA : Je la juge à l’image du sens dans lequel évoluent ces notes, à savoir totalement dégradée et alarmante. La dernière notation de Fitch Rating,  CCC-   en dit long.

Le principal défi du Gabon aujourd’hui est celui de la confiance. Il faut restaurer la confiance : la confiance des citoyens envers les institutions, la confiance des investisseurs, la confiance de nos partenaires internationaux.

La gouvernance moderne exige de la transparence, de la rigueur et de l’exemplarité. Elle exige aussi un Etat qui écoute davantage son peuple. Nous devons sortir d’une culture administrative trop centralisée et parfois opaque. Les Gabonais veulent savoir comment les ressources du pays sont utilisées. Ils veulent des résultats visibles dans leur quotidien.

La stabilité d’un pays ne repose pas seulement sur l’autorité ; elle repose surtout sur la justice, l’équité et la confiance collective. C’est pourquoi je prône une gouvernance fondée sur le dialogue national, la compétence, la lutte contre la corruption et le respect des libertés fondamentales. Par ailleurs, une bonne gouvernance ne se limite pas à la construction de quelques bâtiments, à une pratique politique qui consiste à dresser les citoyens les uns contre les autres. La bonne gouvernance c’est aussi une justice libre et impartiale, capable d’attirer les investisseurs et une répartition équitable des ressources du pays.

AFRIK.COM : ⁠Quelles seraient à vos yeux les trois chantiers prioritaires pour assurer le développement du Gabon et un progrès en termes de pouvoir d’achat et qualité de vie pour les Gabonais ?

Pr Albert ONDO-OSSA : L’ultime priorité est l’employabilité des jeunes. Il s’agit en fait de l’extraction sociale dont le socle est l’égalité des chances. Il s’agit de parvenir à un exode social, ce qui revient à donner des chances à tout le monde et non juste en faire un slogan alors que tout est verrouillé. Il suffit de développer une politique des industries numériques et initier une réforme des services publics.

Le Gabon doit pouvoir retrouver confiance en l’école, la justice et la santé. Un Etat moderne se mesure à la qualité des services qu’il rend à sa population et, aujourd’hui, le constat est amer.

Nous ne pouvons pas accepter qu’une jeunesse diplômée reste sans perspectives dans un pays aussi riche que le nôtre. Il faut relancer l’économie productive, soutenir les PME et investir massivement dans l’agriculture, la transformation locale et l’innovation.

L’autre priorité est le pouvoir d’achat. Aujourd’hui, beaucoup de familles n’arrivent plus à vivre dignement. Il faut agir sur les prix à travers le libre et sain exercice de la concurrence, améliorer la productivité et, par voie de conséquence, les salaires. En cela la gouvernance publique demeure un atout essentiel.

La troisième priorité est le capital humain : l’éducation, la santé et la formation. Un pays ne se développe pas durablement sans une population bien formée, en bonne santé et confiante dans l’avenir. Le Gabon a tous les moyens de réussir. Ce qui nous manque encore, c’est une volonté politique clairement affirmée et traduite dans les faits, une vision collective portée dans l’unité par un sommet vertueux, capable de l’implémenter. C’est ce qui m’a amené à concevoir une notion mythique, celle du « Gabonais normal » !

Ces trois priorités ont pour corollaire l’éradication de la corruption qui mine le Gabon depuis 50 ans et qui empêche les Gabonais, dans leur globalité, de bénéficier des revenus de leur sous-sol. Si la corruption est éradiquée, le pays aura nécessairement les moyens de fournir une aide substantielle aux populations (surtout aux couches sociales les plus défavorisées ainsi qu’aux chômeurs). Les Gabonais pourront alors bénéficier des revenus importants générés par l’exploitation de leurs ressources minières, partagées malheureusement depuis cinquante ans entre les membres d’une seule famille et/ou de quelques familles.

A cela s’ajoute le fait qu’un pays dans lequel le débat démocratique est interdit est un pays en souffrance.

AFRIK.COM : ⁠Le Gabon a des ressources importantes mais sont-elles exploitées au bénéfice de tous les Gabonais? Comment réformer et développer ce qui doit l’être?

Pr Albert ONDO-OSSA : Le Gabon est un pays béni par Dieu. Peu de nations disposent d’autant de richesses naturelles et d’autant de potentiel humain. Mais la vraie question est celle du partage et de la transformation de cette abondante richesse. Pendant trop longtemps, notre économie a fonctionné, ainsi que je l’ai dit plus haut, au bénéfice d’un nombre limité d’intérêts particuliers (17 % des revenus de notre pétrole est accaparé par une seule famille), alors que la majorité des Gabonais continue de vivre dans la précarité (37 % au-dessous du seuil de pauvreté en 2025). Nous devons changer de modèle. Nos ressources doivent financer l’éducation de nos enfants, les infrastructures, les hôpitaux, les routes, l’emploi et le développement des provinces.

Nous devons également transformer davantage localement nos matières premières afin de créer de la valeur et des emplois sur notre propre territoire, ce qui suppose une production d’énergie en quantité suffisante. Je crois profondément à un patriotisme économique fondé sur la compétence, la transparence et la souveraineté nationale.

Le Gabon est un pays riche avec une population très faible (moins de 2 millions d’habitants). Si les revenus de l’Etat étaient bien répartis, il n’y aurait aucun problème. Le Gabonais doit sentir que tout change. On ne peut retenir comme priorité l’esthétique d’une ville (Libreville en l’occurrence) lorsque la majorité de la population croupit dans la misère sans le minimum vital (l’eau et l’électricité, la santé et l’éducation).

AFRIK.COM :  ⁠Quel est désormais, Professeur, votre horizon politique et votre agenda au Gabon ?

Pr Albert ONDO-OSSA : Mon horizon politique est simple : servir le Gabon dans l’unité et la responsabilité. Je ne suis pas animé par un esprit de revanche. Le peuple gabonais est fatigué des conflits politiques permanents. Il attend des dirigeants capables de rassembler, d’écouter et de proposer une voie crédible pour l’avenir. Je veux être une voix de sagesse, de dialogue et de stabilité. L’opposition gabonaise doit elle aussi évoluer. Elle doit devenir une force de proposition, de responsabilité et de rassemblement national, à condition bien sûr que le pouvoir en place y soit entièrement disposé.

Je continuerai donc à travailler avec toutes les femmes et tous les hommes de bonne volonté, sans exclusion, pour préparer l’avenir du pays car, au fond, le vrai combat n’est pas celui des individus, c’est celui du redressement du Gabon et de la dignité retrouvée du peuple gabonais.

Mon engagement demeure donc avant tout un engagement pour le Gabon et pour les générations futures. Je souhaite promouvoir un débat national libre et soutenir toutes les initiatives. Le développement du Gabon et le bien-être des Gabonais, c’est tout le sens de mon combat ! Les jeunes générations doivent vivre dans un Gabon débarrassé des parasites qui ont voulu détruire le pays. Le Gabon est un pays digne qui a droit à la dignité et au respect.

Quant à l’agenda, je dois continuer à sensibiliser pour un changement radical de paradigme et de conception de pouvoir. Le Gabonais doit comprendre qu’un pouvoir est avant tout au service de la population et non le contraire. Je voudrais, en mot de fin, rendre hommage à toutes les personnalités qui, dans l’ombre, s’investissent pour une accalmie véritable et pour un retour à la sérénité et à la paix dans notre pays.

AFRIK.COM : Monsieur le Professeur, je vous remercie.

Propos recueillis à Paris par Olivier ZEGNA-RATA

Newsletter Suivez Afrik.com sur Google News