France : les statistiques ethniques, pour ou contre ?

La France a mis un point d’honneur à ne pas recenser les origines ethniques de ses citoyens. Cela doit-t-il changer ? Le colloque qu’organise ce jeudi le Centre d’analyse stratégique, créé par le Premier ministre, se penchera sur le sujet brûlant des statistiques ethniques. Représenteraient-elles une avancée ou une mencace ? Afrik.com fait le point sur la question.

La France connaît le nombre d’immigrés et d’étrangers présents sur son sol, mais pas l’origine ethnique de ses citoyens. La tradition de l’Hexagone veut en effet que l’information reste privée, au nom du principe républicain. Mais, depuis une dizaine d’années, certains, dont le ministre de l’Intérieur Nicolas Sarkozy, prônent l’introduction de cette donnée dans les statistiques. Ils estiment que cette mesure permettrait de mieux identifier les comportements discriminatoires et donc de les combattre. Quant aux détracteurs, ils craignent un détournement des informations qui seront révélées. Même si l’instauration de statistiques ethniques n’est pas à l’ordre du jour, le Centre d’analyse stratégique (CAS), rattaché au Premier ministre Dominique de Villepin, organise un « Colloque statistiques « ethniques » » ce jeudi, à la Maison de la Chimie de Paris.

« Faire l’inventaire des solutions possibles »

Objectif de la rencontre : « Expliciter les enjeux et (…) faire l’inventaire, en toute sérénité, des solutions possibles », précise le site Internet du CAS. « Son rôle n’est pas à ce stade de soutenir ou de s’opposer à l’établissement des statistiques ethniques, mais d’organiser la confrontation des arguments, de la manière la plus scientifique et objective possible. Le CAS ne se fait le promoteur d’aucune solution a priori », souligne Pierre-Yves Cusset, chargé de mission au Département Institutions et Société de la structure et auteur des publications du Centre sur les statistiques ethniques.

« Nous le faisons de façon tout à fait apolitique, assure un autre membre du CAS. Nous le faisons pour voir jusqu’à quel point les statistiques actuelles nous permettent d’aller et la valeur ajoutée potentielle que pourrait avoir l’usage de statistiques ethniques. » Une technique qu’utilise déjà les Etats-Unis, le Canada, la Grande-Bretagne, l’Australie ou les Pays-Bas. Dans ces pays, la mise en place ne s’est pas toujours faite sans cri, et il a parfois fallu modifier l’intitulé de la question demandant l’origine ethnique exacte de la personne sondée.

En France, les statistiques permettent de connaître les immigrés et les étrangers, et, ainsi, de révéler des discriminations dans les domaines du travail ou du logement. Ces statistiques peuvent être appuyées par la méthode du testing, qu’utilisent certaines associations de lutte contre le racisme pour confondre les entreprises pratiquant le racisme et/ou la discrimination. Toutefois, selon certains observateurs, l’absence de statistiques ethniques ne permet pas de « mesurer de manière rigoureuse l’étendue de la ségrégation ethnique à l’école ou ethnique résidentielle », d’après le document « Les statistiques « ethniques » : premiers éléments de cadrage » de Pierre-Yves Cusset.

Forte crainte du « fichage ethnique »

Ces phénomènes résultent d’une « discrimination indirecte ». Un phénomène insidieux que d’aucuns estiment tout de même quantifiable avec les statistiques actuelles qui introduisent de façon « de plus en plus systématique des questions sur la nationalité et le pays de naissance des parents », selon Pierre-Yves Cusset. Un avis que partage Mouloud Aounit, président du Mouvement contre le racisme et pour l’amitié des peuples (Mrap) : « La discrimination, on sait qu’elle existe et où elle se trouve. Les statistiques actuelles suffisent pour évaluer son degré ».

Nombre de personnes se méfient des statistiques ethniques. « Beaucoup de Français, et tout particulièrement de Français issus de l’immigration, restent réticents à l’idée de se classer dans des catégories ethniques, surtout dans le cadre de fichiers d’entreprise ou de fichiers administratifs. Leurs réticences sont moindres pour des enquêtes à but scientifique, qui seraient menées par des chercheurs », explique Pierre-Yves Cusset.

Le spécialiste du CAS soulève deux arguments couramment évoqués contre les statistiques ethniques. « Lorsqu’il s’agit de fichiers nominatifs, la crainte est de voir se constituer un « fichage ethnique » potentiellement dangereux si, par exemple, arrivait au pouvoir un gouvernement raciste qui voudrait mener des politiques défavorables à certaines catégories de la population. Mais si un tel gouvernement venait au pouvoir, il n’aurait pas forcément besoin de tels fichiers pour mener à bien ce type de politiques…. », commente-t-il.

Risque d’« exploitation, d’instrumentalisation et d’ethnicisation »

Pierre-Yves Cusset ajoute : « L’autre inconvénient, c’est que l’officialisation des catégories ethniques risque d’alimenter le communautarisme. Le modèle français s’efforce de ne prendre en compte que les individus, dans ce qu’ils ont à la fois d’universel et de particulier (nous sommes tous des individus, avec les mêmes droits et les mêmes devoirs, et nous sommes tous différents), et non les groupes, qu’ils soient ethniques, raciaux ou religieux. L’officialisation des catégories ethniques risque d’alimenter le séparatisme et les affrontements (idéologiques, politiques…) entre groupes, ce qui n’est pas l’effet recherché ».

On craint aussi que les statistiques ethniques ne soient utilisées pour stigmatiser une partie de la population. Contacté par Afrik.com, Mouloud Aounit, du Mrap, a déclaré que son organisation était « farouchement opposée, dans le contexte actuel, à tout ce qui pourrait faciliter l’intégration d’une logique de comptage ethnique, notamment commandé par l’Etat ». « Ce serait inacceptable et d’une dangerosité extrême pour les libertés individuelles et à cause de l’exploitation, l’instrumentalisation et l’ethnicisation qui pourraient découler, poursuit-il. Comme lorsque un rapport sur la délinquance avait mentionné des Français par l’origine de leurs parents. »

SOS-Racisme avait d’ailleurs porté plainte contre les Renseignements généraux, qui avaient établi, en janvier 2005, une liste de 436 meneurs de bandes en catégorisant leur origine. Ils s’étaient basés pour cela sur la consonance de leur nom. Mouloud Aounit conclut : « Le vrai débat n’est pas de compter, mais de combattre la discrimination. Le gouvernement serait bien inspiré de modifier l’apartheid de la République, au lieu de compter l’apartheid ».