Fonds bleu pour le Bassin du Congo : 3,5 milliards de dollars annoncés, le mirage ou le virage ?


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Vue aérienne du fleuve Congo traversant la forêt tropicale du Bassin du Congo
Vue aérienne du fleuve Congo traversant la forêt tropicale du Bassin du Congo

À Brazzaville, la table ronde des bailleurs de fonds s’est achevée sur des engagements massifs pour financer des projets écologiques dans le Bassin du Congo. Un succès diplomatique réel pour Denis Sassou-Nguesso. Mais dix ans après la création du Fonds bleu, une question s’impose : ces promesses vont-elles enfin se transformer en argent sur le terrain ?

Attention aux calculettes

En marge des Assemblées annuelles de la Banque africaine de développement (BAD), à Brazzaville, les présidents congolais Denis Sassou-Nguesso, centrafricain Faustin-Archange Touadéra et gabonais Brice Clotaire Oligui Nguema ont affiché leur unité autour d’un enjeu commun, remplir les caisses du Fonds bleu pour le Bassin du Congo. Ce mécanisme régional est destiné à financer la transition écologique et l’économie bleue en Afrique centrale.

3,554 milliards de dollars d’engagements directs ont été annoncés à Brazzaville. Le président Sassou-Nguesso a perdu quelques journalistes qui n’avaient pas de calculette face aux micros : « Grosso modo, je peux annoncer que trois milliards de dollars américains ont été annoncés et 7 000 milliards de fonds de garantie. Donc nous pouvons applaudir. »  a déclaré le président confolais. Aucune erreur de sa part, puisqu’il n’a rien précisé. Mais ces « 7 000 milliards » ne sont pas des dollars, mais des francs CFA (soit environ 10,7 milliards de dollars) contrairement à ce que de nombreux médias ont évoqué dans le feu de l’action.

De plus, il s’agit de « garanties financières » (des outils pour rassurer les investisseurs) et non d’argent frais prêt à être dépensé. Si la presse internationale  s’est largement trompé en gonflant artificiellement les chiffres, la réalité reste néanmoins massive. Avec 3,5 milliards de dollars sonnants et trébuchants, le Fonds bleu marque un point haut historique. Parmi les plus généreux on trouve la Banque mondiale (1 milliard), la BDEAC (600 millions) et la Chambre africaine de commerce de Scandinavie (600 millions sous forme de dons).

En coulisses, une bataille de leadership régional

Pour Denis Sassou-Nguesso, qui a porté ce projet dès 2016 dans le sillage de la COP22 de Marrakech, cette table ronde constitue une victoire diplomatique construite sur plusieurs années. Le président congolais a réussi à replacer Brazzaville au cœur de la diplomatie climatique africaine, autour d’un bassin qui abrite le deuxième massif forestier tropical mondial après l’Amazonie.

En coulisses, l’une des figures de ce travail de longue haleine est Françoise Joly, Représentante personnelle du chef de l’État congolais pour la Stratégie et les Négociations internationales. Discrète, mais bien identifiée dans les réseaux diplomatiques, elle accompagne depuis plusieurs années cette stratégie environnementale portée par Brazzaville, aux côtés notamment de la ministre de l’Environnement Arlette Soudan-Nonault. Le Sommet des trois bassins forestiers, organisé en octobre 2023 à Brazzaville, avait déjà permis au Congo de réunir autour d’une même table les pays de l’Amazonie, du Bassin du Congo et de la région Bornéo-Mékong.

Derrière les enjeux écologiques se profile aussi une bataille de leadership régional. En réussissant cette mobilisation à domicile, Brazzaville s’impose comme un porte-voix du climat en Afrique centrale. Une manière, aussi, de prendre de l’avance sur la République démocratique du Congo voisine, qui détient la part la plus importante des forêts et des tourbières du bassin, mais reste fragilisée par ses crises politiques et sécuritaires.

À mesure que les marchés volontaires du carbone prennent de l’ampleur, cette bataille d’influence prend une dimension économique très concrète. En effet, celui qui parlera au nom des forêts du Bassin du Congo dans les négociations internationales sera aussi celui qui structurera les crédits carbone. Enfin, reste la question esssentielle de davoir qui fixera les règles de valorisation de ces puits de carbone essentiels à l’équilibre climatique mondial ?

Du papier aux rives du fleuve : le défi de l’exécution

Le programme est désormais sur la table avec plusieurs dizaines de projets prioritaires, dont 63 déjà mis en avant lors de la table ronde, dans le cadre plus large d’un portefeuille porté par les 17 pays membres de la Commission climat du Bassin du Congo. Navigation fluviale, restauration des berges, soutien aux communautés de pêcheurs artisanaux, gestion durable des ressources hydriques, protection des tourbières, cartographie des puits de carbone : l’ambition est large.

Ces projets doivent bénéficier aux populations riveraines et aux économies locales. Ce sera le vrai test. Les administrations de la région ont-elles la capacité d’absorber et de piloter de telles sommes ? Les procédures de passation de marchés, de suivi environnemental et de contrôle financier vont devoir être à la hauteur des standards exigés par les bailleurs.

Dieudonné Evou Mekou, président de la BDEAC, a voulu rassurer sur ce point. Il a précisé que les financements annoncés devront être exclusivement affectés aux projets prioritaires validés par les États membres et les organisations régionales, avec une gestion conforme aux standards internationaux. C’est moins une promesse qu’un mode d’emploi. Mais c’est ce qui conditionne la poursuite du Fonds bleu.

La question de la capacité d’absorption reste entière. Les niveaux d’ingénierie de projet varient fortement d’un pays à l’autre. La RDC, qui concentre une part essentielle des superficies concernées, traverse une période de fragilité sécuritaire et institutionnelle qui conditionne directement l’exécution de certains projets. En effet, plusieurs zones stratégiques pour la protection du bassin se situent dans des territoires où l’État central peine à exercer une présence effective.

L’ultimatum de Sassou-Nguesso

Les fonds climatiques ont la fâcheuse habitude de promettre beaucoup lors des sommets, puis avancer lentement dans les décaissements. Entre les annonces, les audits, les procédures, les validations techniques et les garanties à constituer, les milliards peuvent rester longtemps bloqués dans les circuits administratifs.

Denis Sassou-Nguesso le sait. C’est pourquoi il a fixé une échéance claire pour les premiers financements réels des projets. Ils doivent intervenir avant la fin de l’année 2026. La formule a valeur d’ultimatum politique. Après dix ans d’existence et cinq ans d’ancrage institutionnel à la BDEAC, le Fonds bleu n’a plus vraiment la possibilité d’attendre.

La table ronde de Brazzaville a confirmé que le Bassin du Congo peut mobiliser les bailleurs lorsqu’il parle d’une seule voix. Elle a aussi montré que le Congo-Brazzaville entend occuper une place centrale dans la diplomatie climatique africaine. Mais le succès se mesurera dans les décaissements et l’utilisation effective des fonds.

Kofi Ndale
Kofi Ndale, un nom qui évoque la richesse des traditions africaines. Spécialiste de l'histoire et l'économie de l'Afrique sub-saharienne
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