Etude comparée entre les handicapés camerounais et Oscar Pistorius

Alors que la justice n’a pas encore tranché, que peut-on dire, qui soit juste, de la grande affaire de l’heure ? Où que l’on se tourne, il y aura des larmes à verser : n’y a-t-il dans cette tragédie que des victimes ? La victime principale répondait au doux nom de Reeva.

Le double e est une forme d’accentuation qui correspond sans doute à l’accent circonflexe déjà présent dans rêve. Si elle avait été francophone, elle se serait probablement appelée Dreama. Les deux voyelles étant diphtonguées en anglais, on aurait pu écrire Drima. Trêve de pinaillages ! Il y avait un je-ne-sais-quoi d’onirique chez la compatriote de Charlize Theron : son prénom, son physique de Reeva, sa gloire…

Elle avait la richesse, la célébrité, et même, elle a eu la fatale intelligence de tomber amoureuse d’un bipède (sinon sur la forme dans le fond, dans l’esprit en tout cas), un handicapé adoré par tout un peuple, un homme qui, avec deux jambes amputées n’a pas voulu se spécialiser, comme c’est la règle chez nous au Cameroun, dans ce qui a été élevé au rang d’« art de rue » : la mendicité.

Handicaps et mendicité dans la capitale camerounaise

Il y a un tube de Fonky Family, Gloire à l’art de rue, que, à leur façon, des artistes d’un nouveau genre parodient à Yaoundé. Cette parodie, plus vraie que nature, et pour cause, montre nos fous errants, nos spécialistes de la manche, qui en fin de journée se retrouvent dans des réunions corporatistes où ils affinent leur art, analysent les tendances du marché, anticipent sur la radinerie grandissante des habitants de Yaoundé, se partagent les plans de la ville pour mieux la quadriller, et font des tontines qui permettent à chaque membre d’investir… dans une reconversion éventuellement. Ainsi y a-t-il un turn over dans les secteurs les plus lucratifs (Cathédrale, Hippodrome, grandes surfaces, banques, marchés, etc.) et une véritable ruée dans les moments stratégiques, à la fin du mois, les dimanches de mariage, lors d’événements populaires.

Les mendiants de Yaoundé se sont organisés en quarts, rigoureusement respectés. Les intermittents de la rue, ceux qui se retrouvent sur le pavé exceptionnellement, à quémander des pièces pour joindre les deux bouts, sont molestés ou déguerpis sans ménagement. À Yaoundé les mendiants font eux-mêmes le ménage, il y a en leur sein comme un service d’autorégulation qui, en évitant une inflation des mendiants, maintient le niveau de leurs revenus à un montant acceptable.

Vous avez tous remarqué l’éradication des enfants mendiants qui pullulaient au centre-ville, n’est-ce pas ? Le syndicat a décidé que le travail des enfants était contraire à leur déontologie et que leur présence contribuait à banaliser leur art. De plus en plus de passants s’arrêtaient pour discuter avec eux, leur offrir à boire et à manger… Après la publication du rapport interne qui établissait un lien mécanique, une causalité scientifique, entre la présence des enfants mendiants, qui plus est non handicapés, dans la rue et la courbe descendante des recettes et des cotisations, des mesures draconiennes ont été prises et suivies d’effet : les enfants ont été interdits d’activité dans les rues de Yaoundé. Six mois après, les oboles des riverains aux mendiants de la capitale n’ont jamais été aussi généreuses.

Je connais un ancien proxénète, un mac, Omer Bidzogo, quelqu’un qui gagnait bien sa vie sur le dos des filles de montée Ane Rouge, et qui, du jour au lendemain, a laissé tomber les belles de nuit, pour une réorientation professionnelle que, en son temps, ses filles avaient moqué et jugé aventureuse. Il avait décidé de se spécialiser dans la protection des bêtes du jour, ces individus laids (même en leur lançant des pièces, on les regarde rarement, alors je suppose qu’ils doivent être très très laids) mais grâce auxquels il roule désormais carrosse.

Moins la crise se fait sentir, plus les Yaoundéens ont tendance à oublier le bon Dieu. La charité est surtout profitable lorsqu’elle a lieu entre pauvres et indigents. Entre riche et pauvre, c’est la grande indifférence. Quand le fossé devient trop grand, si on devient très riche, on croise de moins en moins de mendiants sur son chemin, alors la croissance, la reprise de l’économie, l’embourgeoisement des Yaoundéens, ça ne sont pas franchement de bonnes nouvelles pour les handicapés (euh…les mendiants ? ma foi, quelle différence !) de la capitale.

Bref, mendiant est ici une vocation. Avoir toutes ses jambes, avoir toute sa tête, au Cameroun, peuvent se révéler de grands handicaps. Je ne vous dirai pas, par pudeur, le nombre de non-handicapés auxquels des manchots, des aveugles ont arrangé le portrait, les accusant d’avoir marché sur leurs plates-bandes, empiété sur leur territoire : la mendicité doit selon eux rester une affaire de handicapés, ce sont des privilèges chèrement acquis et qu’ils comptent bien défendre bec et ongles.

Le syndicat des mendiants de Yaoundé fonctionne comme une mafia, ça n’est plus de l’art, c’est une industrie. Naguère, pour solliciter la générosité publique, les sourds-muets faisaient de grands gestes théâtraux pour dire leur infirmité et susciter l’émotion des passants. Où sont passés les mendiants de mon enfance ? De nos jours, ils ont des cartes de visite, distribuent des flyers, impriment des tracts qui vous racontent leurs drames personnels, et vous promettent que « sept vierges » au moins vous attendent au paradis si vous vous montrez bienfaisant (une seule vierge, c’est pas forcément une bonne affaire, alors sept… pff !). Pour comble d’attention, en gras, en lettres capitales, sur des papillons, ça n’est pas de leur numéro de téléphone dont les « artistes de rue » vous gratifient, mais d’un RIB que vous pouvez emportez avec vous : eux non plus n’arrêtent pas le progrès !

Le succès aidant, les mendiants camerounais s’empâtent et sont de plus en plus empotés, ont de moins en moins la force de mendier eux-mêmes et sont, souvent, soutenus par des membres de leur famille mieux portants, qui les chaperonnent ou les protègent du soleil. De vrais snobs ! Avant, on se demandait comment ils faisaient pour se transporter dans des endroits aussi stratégiques avec leurs multiples infirmités, aujourd’hui, ils ont intégré que nous sommes dans une société de transparence, ils viennent avec leur non-handicapé de service qui se charge de la trésorerie, de la cantine et de la mobilité. Nos mendiants ont poussé si loin la sophistication de leur art, ils recrutent maintenant et sont connus pour offrir des salaires compétitifs.

Oscar Pistorius n’est pas un des leurs

C’est aux JO que l’évocation de son nom se rapportait, désormais c’est à O.J Simpson que la star sud-africaine fera penser. Oscar Pistorius… J’ai toujours trouvé que son nom avait un genre. Le seul Pistorius dont j’aie jamais entendu parler avant l’athlète sud-africain s’appelait, si je ne m’abuse, Pastorius (un artiste américain qui a connu une fin de carrière tragique). Pistorius, Pastorius, ce n’est pas tout fait la même chose. Si en Afrique du Sud Pastorius ne se lit pas Pistorius, il est clair pour tous que ça s’écrit bel et bien Pistorius.

Pistorius mériterait un oscar, pas celui qui lui a été donné avec son prénom, celui de l’acteur campant le mieux le rôle de tragédien irresponsable dans une série « dreamatique » (du prénom de Rêva). Pourquoi voulait-il tuer un cambrioleur qui ne menaçait pas directement de le tuer ? Si le cambrioleur avait été tué, la défense fort commodément aurait plaidé la légitime défense, ses avocats auraient réussi à prouver que ce cambrioleur-là avait déjà été impliqué dans une dizaine de cambriolages qui avaient mal tourné, était un repris de justice, et que si Oscar Pistorius ne l’avait pas tué, il aurait participé aux prochains Jeux Olympiques sans sa tête. Et on les aurait crus, puisqu’il y avait déjà participé sans ses deux jambes et ça n’était pas moins invraisemblable. Blablabla !

Oscar Pistorius dit donc avoir commis un homicide involontaire, or on l’accuse de meurtre avec préméditation. Il y a suffisamment de matière dans cette tragédie pour qu’une adaptation au cinéma du feuilleton Amour, Gloire, et Beauté, ait lieu qui s’inspirerait directement des faits en présence desquels nous nous trouvons. Ma théorie est que monsieur Oscar Pistorius a trouvé madame sa compagne sur un cambrioleur. Elle essayait sans doute de l’empêcher de s’enfuir. Il a tiré une première fois sur sa femme, dans la salle de bains, la prenant pour un cambrioleur, il a tiré une deuxième fois sur son corps gisant, croyant encore que le cambrioleur s’était déguisé en belle blonde, une troisième fois pour être sûr qu’il s’agissait du cambrioleur, et, enfin, une quatrième fois, toujours dans la panique, pour s’assurer que le cambrioleur ne viendrait plus dans la douche dans laquelle sa femme était supposée se laver.
L’affection du public fait vendre des maillots mais ne protège pas d’un verdict

Dans les réseaux sociaux, chaque sud-africain espère que la vérité des faits finira par correspondre à l’énoncé qu’Oscar Pistorius en a fait. C’est vrai que sa façon de transcender des handicaps qu’il a eus dès sa naissance est admirable et oblige la terre entière à l’aimer voire à oublier qu’il avait déjà été accusé de violence et de jalousie morbide par ses ex. Il est interdit de supposer publiquement que son hébétude et sa douleur, rien ne permet de les attribuer à la violence de la mort de Reeva plutôt qu’au choc de sa gloire déclinante et sa réputation à jamais ternie.

C’est une star adulée, alors l’empathie collective le ménage, c’est un handicapé et un reste de bonne conscience nous empêche d’en dire du mal, mais nous autres camerounais savons que les handicapés les plus pathétiques sont capables des mêmes turpitudes que ceux qui marchent debout. Loin de moi l’idée de commenter un flagrant délit en cours de jugement, mais sa défense-là ne tient pas sur ses deux jambes. Il nie avoir prémédité quoi que ce soit, la justice sud-africaine nous dira peut-être combien de temps il faut pour préméditer le meurtre d’une femme avec laquelle on vit, quand on a par-devers soi armes et munitions et que coule dans ses veines un sang pollué de stéroïdes et d’alcools.

Ceux qui tuent leur femme un jour de saint-valentin sont comme ceux qui tuent un enfant un jour de noël, ils méritent le pire. Accidentel ou prémédité, Reeva Steenkamp n’aura pas su la différence en son cas. Mais s’il s’est agi d’un accident, on peut dire que l’accident ne lui a laissé aucune chance : quatre tirs bien placés.