Épervier : pour comprendre cette opération, il faut savoir qu’une transition est en cours

Épêrê était une femme moche, seigneur ! C’est clair, avec un physique aussi répulsif, elle n’aurait pas pu faire mieux que sorcière, dans la vie. Mais, dans sa logique implacable, elle convertissait chaque disgrâce réelle en atout imaginaire : son postérieur indécent, grotesque, elle en disait que c’était des formes africaines ; en raison de sa peau noire comme la crasse, elle se trouvait une femme naturelle ; avait-elle la taille ramassée ? C’était une silhouette de femme. Sa laideur n’avait d’égale que l’inconscience de cette laideur.

Rien à voir avec sa fille Rébékah. Rébékah naquit avec un défaut de la langue. Celle-ci était collée à son palais. Mauvais signe. Sa mère, affolée, avait quitté l’hôpital. Pour se rendre chez une tradi-praticienne. La tradi-praticienne soigna Rébékah. « Voilà je soigne ton enfant. Je la sauve…Que me donnes-tu ? » Épêrê n’avait rien. Pas un seul sou. « Un jour, je vais sûrement te rendre un service », avait-elle répondu. C’était plein de sous-entendus. La guérisseuse insista. « Quel service me rendras-tu un jour ? » Nul n’ignorait les pouvoirs de la sorcière. « Un jour, tu auras sûrement besoin de moi. » Elle faisait allusion à ses pouvoirs destructeurs.

Le temps passa et Rébékah était toujours aussi belle. Un jour, en jouant dans la cour avec son caniche, un serpent la mordit. Elle ne s’en rendit pas compte. Sa jambe enfla. Elle était fiévreuse. Panique. Épêrê se mit à pousser des braillements qui devaient être des pleurs. C’était injuste. Sa fille devait vivre. « Qu’est-ce qui t’est arrivé ? » Rébékah restait muette comme un maquereau. Épêrê racontait souvent dans les bars que sa fille était si discrète parce qu’elle avait failli naître muette. Dès le ventre de sa mère, Rébékah s’était donc faite à l’idée qu’elle ne devrait pas parler.

Épêrê se rendit de nouveau chez la tradi-praticienne. Celle qui l’avait aidée, quelques années plutôt, à délier la langue de Rébékah. « Je t’amène mon enfant. Soigne-là, je t’en prie. » La tradi-praticienne se fit intraitable. « Je ne soigne rien. Sauf si tu mets l’argent dans la calebasse. » La petite avait maintenant de la peine à respirer. « N’est-ce pas que si j’avais l’argent, je partirais à l’hôpital ? Pitié, j’aime beaucoup cette enfant, c’est ma vie. » Fermeté dans les affaires. « Non je ne vais pas soigner cette enfant si je ne vois pas la couleur de tes CFA. »

Pendant qu’elles négociaient, Rébékah vomissait. La sueur qui perlait sur son front se déversait dans sa bouche, ses vêtements et les draps de la tradi-praticienne. « Femme ! Tu me connais…Tu sais que tu auras sûrement besoin de mes services un de ces quatre. » L’air était connu. « On connaît la chanson, ça fait plusieurs années que tu m’as promis quelque chose et tu n’as rien fait. Par les temps qui courent, je ne peux plus compter sur toi. » Elle se leva, en invitant Épêrê à prendre son enfant, puis à vider les lieux. « C’est ton dernier mot ? Dis-moi ce que je peux faire pour toi, je m’arrange tout de suite. »

La tradi-praticienne se dirigea alors vers sa fenêtre dont elle ouvrit les battants. Pointa sa voisine du doigt, qui travaillait dans un champ de maïs. « Tu vois, cette femme là-bas, avec la tête comme le margouillat, elle malparle de moi sans arrêt. Depuis qu’elle habite ici j’ai perdu tous mes clients. » La cause était entendue. « Confiance, je vais arranger ça. Soigne donc mon enfant. » La tradi-praticienne s’aida d’une pierre noire et fit boire à Rébékah une décoction antipyrétique. « Tant que tu ne règles pas mon problème ton enfant va rester dans le lit, c’est donc à toi de faire vite. »

Le lendemain, la voisine à la tête de margouillat fut évacuée d’urgence à l’hôpital. Elle hurlait. Se plaignait de fourmillements dans les pieds. Pendant plusieurs heures, les fourmis se promenèrent dans ses pieds. Dès le rétablissement de sa fille, Épêrê quant à elle se consacra à la propreté de sa cour, qui hébergeait des serpents venimeux. C’est ainsi qu’elle vit débouler une engeance de mégères, toutes jalouses de Beyala alias Bakassi, le journaliste-écrivain-boxeur-ancien combattant qui, entre guillemets, se faisait la fille du Général Hamadjan, avec la bénédiction de l’infréquentable Épêrê.

Tandis que les deux tourtereaux folâtraient dans sa chambre, la mère sarclait les mauvaises herbes dans la cour, parfaitement heureuse. Son fils n’était pas impuissant. Il pouvait maintenant faire aux filles d’autrui ce qu’autrui faisait à ses sœurs. Elle entendit quelques femmes arriver dans un grabuge. On lui dit bonjour. Elle répondit sans arrêter sa besogne. Sans se relever, ni même prêter un regard.

« Est-ce que votre fils…heu…! Si c’est Beyala ô, si c’est Bakassi ô…est-ce qu’il est là ?

– Partir. »

Elle n’était pas complètement stupide. Derrière cette question, le véritable intérêt se profilait. Leur fille. Rien d’autre. Cette femme, d’habitude si bavarde, répondait maintenant comme une ignorante de la langue, prête à tuer pour laisser son fils aller jusqu’au bout. La femme du Général reprit :

« Parti ? Où ?

– Marché. »

Ce « marché » fut lancé comme un « gagné! » À la place du r de « marché », elle mit un k. Une couillonne démentit à haute voix les affirmations de la sorcière. Beyala n’est pas au marché. Il est là-dedans. Le ton monta. Tu risques de sérieux ennuis si tu nous mens. Ce genre d’intimidations ne prenait plus, pas sur une femme de son âge. La femme du Général devrait trouver mieux. « Je suis l’amie personnelle du Général Hamadjan. » La sorcière se leva d’un bond et abandonna ses mauvaises herbes.

– Tout le monde est témoin. Madame Hamadjan vient importuner de nobles citoyens chez eux, dans l’exercice de leurs devoirs conjugaux. Ça s’appelle violation de domicile, aggravée de troubles de jouissance et d’injures publiques, assorties de diffamation et de chantage sous forme de menaces en bande organisée. Et c’est interdit par la loi !

La femme du Général montra les griffes. En pure perte. Elle voulait se battre. Ridicule. La sorcière à elle seule viendrait à bout de la clique au complet. La dernière fois qu’elle avait frappé une femme, celle-ci avait pris feu. Il avait fallu l’intervention de quelques pompiers pour éteindre la femme en flammes. Pour se mesurer à Épêrê, il fallait avoir une bonne dose de connaissances magico-mystiques. Il fallait être blindé. Mais la femme du Général n’avait rien à perdre. Sa famille était blindée. La sorcière ne pouvait pas l’atteindre autrement que par des coups de poings normaux. Et de griffes. Et de dents. La bagarre n’eut pas lieu. D’autres femmes, plus lucides, l’en empêchèrent. La sorcière jubilait : « Les choses qui arrivent aux autres commencent à m’arriver. »

Tous les derniers scandales qu’avait soulevés Épêrê donnaient des idées aux plus radicaux. Seulement Épêrê, c’était la forme de leur impuissance. Qui me cherche me trouve, répétait-elle invariablement. Dès lors tous les habitants du Quartier attendaient l’occasion. La femme du Général ne fut pas bien longue à trouver l’occasion tant attendue. Une violente déflagration venait de souffler plusieurs habitations dans le Quartier. Une explosion d’une prodigieuse sauvagerie. Que se passait-il ?

A suivre…

Fils de riches et fils de moins riches auront ce Cameroun en partage. L’opération épervier ne peut pas déboucher sur la guerre, parce que l’opération épervier est la guerre. L’opération épervier n’est pas un conflit politique larvé, les protagonistes en sont, en effet, en état de belligérance réelle. C’est une guerre psychologique, une guerre d’usure, qui ne peut déboucher que sur une sorte de réconciliation, une espèce d’amnistie, une façon de paix. Le moment approche où le fin mot de l’histoire vous sera dévoilé. Trop de choses violentes et souterraines vous sont dites à travers l’histoire d’Épêrê : tout cela est encore flou ? Vous ne perdez rien pour attendre, je vous dis.

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 Epervier : l’histoire de la femme qui donna son nom a une opération de lutte contre la corruption

 Epervier : aux origines de l’opération, une affaire de sorcellerie

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