Epervier : l’histoire de la femme qui donna son nom a une opération de lutte contre la corruption

Les salaires étaient passés. Et pendant la semaine de paie, les bars fonctionnaient à plein régime. C’était une fin de mois. C’est-à-dire le début des misères des épouses de militaires qui avaient fort à faire pour « récupérer », « rentrer en possession » de leur époux qui avaient élu domicile dans les cabarets. Elles allaient de bar en bar, dans l’espoir de les dénicher, avant qu’ils eussent dilapidé leur paie en bières et en filles publiques. Les plus chanceuses retrouvaient leur époux ivre mort dans les décharges, ce qu’il restait d’argent soigneusement conservé dans des chaussettes trouées ; les plus rusées avaient rejoint le leur plus tôt pour mettre de côté l’argent de la ration, des factures et de tout le tralala ; les moins chanceuses rentraient bredouilles, conscientes qu’il faudrait vivoter au moyen de ces espèces de carte de crédit tropicale qu’étaient les carnets que les gérants de bazar délivraient à leurs clients les plus fidèles. Ces carnets de crédit permettaient à bien des familles de s’en sortir. Puisqu’ils leur servaient à prendre des aliments et le nécessaire ménager sans payement immédiat.

C’est en cherchant son époux dans le dépotoir où il se retrouvait habituellement après ses cuites qu’une femme fit la découverte macabre d’un corps, gisant au milieu des décombres, en tenue d’Ève, le cul grand ouvert, la langue et les yeux arrachés. La mort de cette femme secrète qui se faisait appeler Amie mit la population en émoi. Cette mort était monstrueuse. Ça ne pouvait être le Sida. Le Sida n’avait jamais tué aussi violemment. Ça ne pouvait être les satanistes de l’hôtel Hilton qui payaient de jeunes repris de justice pour qu’ils leur obtinssent du sang ou des parties de l’anatomie humaine, suivant des directives strictes. Quand c’étaient des victimes de ces satanistes bien connus, tout le monde s’en retournait chez soi en disant « ce n’était pas de chance! » Mais les satanistes du Hilton ne faisaient jamais des commandes d’yeux, ni de langues ; ils ne faisaient pas exposer leurs victimes aussi indécemment ; ils étaient plus courtois dans leur façon de tuer, moins barbares dans leur ignominie, somme toute plus méthodiques. Amie avait, avec d’autres, humilié Épervier. Les conséquences étaient tragiques.

Tout le monde l’appelait Épêrê ; c’était le diminutif d’Épervier. On l’appelait Épervier parce qu’elle était « toujours aux aguets », selon l’expression qu’on utilisait pour la décrire. Il se disait que si Épêrê surprenait Untel en train de faire ses besoins en brousse, le lendemain toute la ville saurait de quelle couleur sont ses excréments. Mais il se disait tellement de choses sur Épêrê qu’il était difficile de faire la part du personnage, et celle de la légende. C’était une sorcière plutôt indifférente puisqu’il n’était jamais venu à quiconque l’idée de la lyncher sur la place publique. En fait, il y avait comme une sorte de désintéressement, de crainte et, dans un sens, de curiosité qui s’étaient tissés autour d’elle. Elle s’en foutait. Elle assumait son statut de femme libre. Elle avait vécu avec un homme, qui avait fait époque et disparu de la circulation.

Épêrê n’était guère avare de détails sur sa vie privée. La raison officielle du départ de son conjoint était que celui-ci semblait persuadé qu’elle se prostituait. Elle avait en effet osé, après plus de dix ans de nuits communes, demander à son conjoint d’essayer une position autre que celle du missionnaire. Du coup, le bon bougre qui était un sorcier (il fallait l’être pour cohabiter si longtemps avec Épêrê) un sorcier mais sûrement pas un compagnon de putain, avait crié au scandale : Épêrê voulait changer de position comme ces femmes de petite vertu qui pavent les rues du centre-ville. À ce rythme, elle allait finir par vouloir mettre des pénis dans sa large bouche. Le scandale avait fait le tour du quartier.

Épêrê était un phénomène. Elle ne manquait aucune occasion de s’attirer des inimitiés, fût-ce avec ses congénères sorcières, pilotes nocturnes, celles, moins connues, avec lesquelles elle se rendait aux festins mystiques.

Quelques mois auparavant, à l’occasion d’un festin qui se tenait dans un baobab situé dans une forêt dense équato-guinéenne qui confine le Cameroun, ses quatre congénères l’avaient repoussée. Elles en avaient marre de sa langue traîtresse et par trop déliée. Épêrê ne savait pas garder un secret, et ça devenait incommodant pour tout le groupe de continuer à cautionner sa présence. Quand Épêrê avait voulu monter dans l’avion supposé les conduire aux agapes cannibales, les quatre femmes, toutes ensemble, s’étaient liguées contre elle et lui avaient interdit l’accès à l’avion. Il faut dire que l’avion en question était une boîte de sardines vide. Nul n’a jamais su par quelle mécanique futuriste ces boîtes de conserves défiaient les théories les plus brillantes sur le mouvement des corps, ni comment les cinq femmes replètes devenaient plus élastiques que le gaz et ignoraient toute promiscuité étouffante lors de leurs virées nocturnes. Comment ? Pourquoi ? Beaucoup d’interrogations sont restées à l’état de point.

Épêrê, éconduite, se jura que ça n’était que partie remise. Elle en voulut à ses congénères à mort. Elle ne savait pas piloter et dut se résigner à se morfondre au pied du papayer qui leur servait d’aéroport. L’aéroport se trouvait dans l’un des nombreux champs qui avoisinaient les taudis du Quartier Général. Elle s’assit comme une souche, espérant qu’un autre avion, par quelque hasard, voudrait transiter par cet aéroport. Son attente ne fut pas longue, le rapport au temps des sorcières étant complètement différent de celui des « gens ordinaires », ce qui pour Épêrê faisait deux heures au pied d’un papayer représentait pour ses congénères toute une nuit de ripailles.

L’avion de ses congénères vint s’écraser dans le champ. Un crash. Elle fut prise d’un fou rire qui fendit la nuit. Elle se tortilla, s’arrêta les côtes que son rire fou rendait douloureuses et injuria abondamment les quatre accidentées. Dans ces conditions, il n’y avait pas de boîte noire qui pût éclairer sur les raisons du crash. En règle générale, de tels accidents survenaient à la suite de disputes survenues lors du voyage, d’empoisonnement lors du festin ou même de châtiments. Et les motifs d’un châtiment par d’autres sorciers pouvaient s’égrener indéfiniment. Tous les sorciers étaient tenus de faire un jour ou l’autre leur sacrifice humain – parent ou ami -, chef sorcier ou non, si celui qui devait être tué ne l’était pas, le sorcier responsable du sacrifice y passait lui-même.

Cet accident donnait à Épêrê une satisfaction supra-orgastique, voilà ce qu’il en avait coûté à ses congénères de se débarrasser d’elle, elle qu’entourait une aura protectrice innée. Il ne lui arrivait jamais malheur. Ni à elle, ni à ses complices. C’était en quelque sorte une assurance tous risques que sa présence. Épêrê qui était dotée d’une énergie à nulle autre pareille déclencha ses railleries. Les quatre accidentées avaient péri, évidemment. Mais elles avaient péri dans le microcosme de la sorcellerie cannibale, non pas dans la vie réelle. Leur décès dans la vie réelle suivrait inévitablement les jours d’après, dans des circonstances plus ou moins normales pour le commun des mortels. Elles étaient des mortes en puissance, vivant un sursis en attendant que des conjonctures acceptables par la société les terrassassent.

Dès lors, Épêrê s’était mise à prophétiser la mort des quatre femmes dans tout le quartier. C’était une bavarde infatigable, la nuit tombée, on la retrouvait qui arpentait les rues du quartier, monologuant à tue-tête, à la cantonade, et insensible au désintérêt évident qu’on manifestait face à ses prédictions. C’était une folle – Elle se mesurait avec des mâles et faisait du plat aux hommes mariés -. Une sorcière. Une ivrogne. Personne ne lui répondait. Tout le monde l’ignorait. Mis à part quelques maris en colère, que sa voix nasillarde et importune empêchait d’accomplir leurs devoirs conjugaux. Ils sortaient en petite tenue et la cinglaient d’injures. Épêrê aimait les confrontations verbales, au lieu de déguerpir, elle s’assoyait, dans une attitude de mise au défi, oubliait ses prédictions un moment, et se lançait dans des chicanes, dont elle était sûre de sortir victorieuse.

Ceux qui avaient des frigos prenaient alors de l’eau glacée qu’ils versaient sur elle. Pour en arriver là, il fallait aussi être physiquement bien bâti, auquel cas, elle s’en allait en proférant toutes les malédictions dont son vocabulaire ne tarissait pas; sinon elle se bagarrait, convaincue d’être dans son bon droit : les libertés d’expression à deux heures du matin et d’aller et venir dans des concessions privées ou les rues bordées d’habitations. Aussi les plus intelligents enduraient-ils patiemment cette jacassière enrhumée, jusqu’à ce qu’ils n’en perçussent plus que l’écho lointain et fuyant. La voix s’éteignait petit à petit pour retentir de plus belle quelques instants plus tard.

Pendant plusieurs jours, pendant plusieurs nuits, elle prophétisa. Tout le monde fut mis malgré soi au fait de la mort prochaine de quatre femmes. De braves gens, entre deux plaisanteries salaces, évoquaient souvent le sujet, mais le closaient bientôt, n’accordant aucun crédit à cette soûlographe qui hantait les hommes jusqu’à leur lit, et les femmes jusqu’à leur tombe, puisqu’elle se payait maintenant le luxe de prédire la mort de certaines femmes bien portantes.

Épêrê n’avançait aucune date précise, elle faisait juste donner des noms, se fichait totalement du monde et rappelait à qui voulait l’entendre qu’on ne pouvait rien contre elle. Les quatre concernées étaient des femmes bien ordinaires, indignes d’intérêt quoi. Toutes les sorcières n’étaient pas des stars.

C’est dans ces circonstances qu’Amie mourut.

A suivre…

La mort d’amie dans des circonstances restées non élucidées n’était que le premier épisode du feuilleton qui, des années plus tard, tiendra en haleine les Camerounais, celui que des journalistes allaient baptiser « opération épervier ». Très prochainement d’autres détails croustillants vous seront servis.