Encyclopédie en ligne pour décrypter les violences de masse

L’historien français Jacques Sémelin vient de lancer une encyclopédie en ligne décortiquant les violences de masse commises au cours du 20e siècle. massviolence.org est une base de données en évolution constante élaborée par une équipe internationale de chercheurs. Jacques Sémelin revient sur ce projet unique, qui se penche sur plusieurs violences de masse en Afrique.

Les violences de masse compilées dans une encyclopédie… en ligne. L’historien français Jacques Sémelin a lancé le 3 avril massviolence.org, un site élaboré par des chercheurs en sciences sociales répertoriant par continent, puis par pays, les violences de masse qui ont marqué le 20e siècle. Lorsque l’on clique sur la région Afrique, on peut accéder à des données détaillées sur de tels crimes commis en Sierra Leone, au Tchad, au Rwanda et en République Démocratique du Congo. On peut également accéder à des études de cas. Pour l’Algérie, par exemple, les historiens se sont penchés sur les événements de Sétif et Guelma de 1945 et les massacres de harkis à la fin de la guerre. Le site compte de nombreux liens renvoyant sur une page expliquant le degré d’avancement d’un article, qui passe par six phases avant d’être publié. Précisions de Jacques Sémelin, directeur de recherche au Centre d’études et de recherches internationales (Ceri).

Afrik.com : Comment est né ce projet d’encyclopédie des violences de masse ?

Jacques Sémelin :
Il est lié à mon propre travail sur le génocide. J’ai publié en 2005 le livre Purifier et Détruire, qui m’a donné l’idée de ce projet. En terminant ce livre, qui traitait du génocide des juifs, du Rwanda et de Bosnie, je me suis dit qu’il était important de créer une base de données internationale rassemblant les meilleures informations, et les plus fiables.

Afrik.com : Pourquoi avoir choisi l’expression « violences de masses » et non le mot « génocide » pour définir l’encyclopédie ?

Jacques Sémelin :
Au départ, l’encyclopédie devait s’appeler « Encyclopédie électronique des massacres et génocides ». Je ne pouvais pas faire un tel travail seul : c’est monstrueux, tant au niveau du sujet que de la quantité de travail. Il y a donc un comité de pilotage de chercheurs. On a discuté entre nous. On ne rejette pas le mot « génocide » et on reconnaît l’importance de la Convention des Nations Unies de 1948 pour la prévention et la répression du crime de génocide. Mais on sait aussi que cette question de notion est instrumentalisée par différents acteurs, notamment politiques, à travers le monde. Il était donc difficile pour nous de prendre cette définition et nous avons préféré choisir le terme plus neutre et plus large de « violences de masse », qui inclut d’ailleurs la notion de génocide.

Afrik.com : Pensez-vous que les chercheurs ont assez de recul pour écrire sur des événements qui se sont passés au 20e siècle, encore si proche de nous ?

Jacques Sémelin :
C’est vrai qu’il faut prendre du recul mais sur le 20e siècle on en a suffisamment pour faire un travail sérieux. En revanche, nous ne traiterons pas les événements très récents. D’autant que des organismes le font très bien, comme l’International Crisis Group ou Human Rights Watch.

Afrik.com : Y a-t-il des divergences de point de vue concernant les faits historiques ?

Jacques Sémelin :
Je le dis souvent : je joue avec de la dynamite toute la journée ! Les avis divergent, nous discutons beaucoup et cela transparaît dans le site. Pour les études de cas, nous proposons plusieurs entrées sur le site. La première renvoie à un événement particulièrement violent que l’on étudie avec précision. Ensuite, on trouve une entrée avec les acteurs, une autre avec les victimes et encore une avec les témoins de l’événement. L’entrée concernant les mémoires réunit les mémoires divergentes sur l’événement et une dernière permet au contributeur de donner l’avis des chercheurs, même s’ils divergent, et la sienne. Nous ne voulons pas imposer une vision au lecteur mais donner l’occasion d’aller plus loin dans leurs recherches. Nous avons la volonté de faire une démarche honnête.

Afrik.com : La plupart des chercheurs sont européens ou américains. Envisagez-vous une collaboration avec des historiens d’Afrique pour qu’ils participent à la création des données sur les violences de masse concernant leur pays ou leur continent ?

Jacques Sémelin :
On ne peut que souhaiter une collaboration avec les Africains. Simplement, il faut savoir que nous fonctionnons sur un modèle anti-Wikipedia (encyclopédie participative en ligne, ndlr) : il y a des recommandations méthodologiques que doit suivre tout contributeur. S’il ne les respecte pas, le papier ne sera pas pris. Si les chercheurs africains sont prêts à accepter ces conditions, il n’y a pas de problème. Notre objectif est de rendre un service public universel. Ce projet est parti de France mais nous avons dans l’idée d’associer des chercheurs d’autres pays. Mais, quelque soit le pays, il faut respecter les critères d’écriture.

Afrik.com : Vous prévoyez de traduire les textes dans la langue vernaculaire du pays concerné. Sachant qu’un pays d’Afrique compte parfois plusieurs langues vernaculaires dominantes, comment allez-vous choir une langue ?

Jacques Sémelin :
C’est effectivement difficile dans certains pays. Ce sont les spécialistes qui trancheront. Encore une fois, nous voulons rendre un service public. Alors pourquoi ne pas traduire les travaux dans plusieurs langues ? Mais là, c’est une question de moyens.

Afrik.com : Quels sont justement vos financements ?

Jacques Sémelin :
Les dons sont largement privés. Nous recevons très peu de dons publics. Nous avons des financements du CNRS, de Sciences Po, de la Fondation de la mémoire de la Shoah, du Mémorial de Caen, de l’institut allemand Hamburger Institut für Sozialforschung et de la communauté urbaine du Grand Nancy.

Afrik.com : L’objectif de massviolence.org est-il de prévenir les violences de masse ?

Jacques Sémelin :
Il existe deux sortes d’historiens : les pacificateurs de mémoire, qui font un travail de mémoire, et les justiciers qui demandent la vengeance des morts. Moi, cette dernière catégorie, ce n’est pas mon truc. Il y a les tribunaux pour ça. Michel de Certeau avait écrit cette phrase que je connais par cœur : « L’écriture de l’histoire vise à calmer les morts qui hantent encore le présent et à leur offrir des tombeaux scripturaires ». Nous espérons offrir de multiples tombeaux scripturaires et transmettre la connaissance de l’homme et de ses passions destructrices.

 Visiter le site de l’Encyclopédie des violences de masse