Egypte : « ces politiciens ne nous représentent pas, ils ne veulent qu’un siège »

L’opposition au gouvernement des Frères musulmans ne paraît toujours pas à la hauteur. Disparate, divisée, peu suivie, elle saurait mieux accuser que proposer.

De notre correspondante, au Caire

Et les cool kids de la révolution ont le bourdon. Ils disent s’être fait voler leur rêve par les Frères musulmans – certains avaient d’ailleurs voté pour Mohamed Morsi au deuxième tour de la présidentielle, pensant que cela valait mieux que Shafiq, ancien Premier ministre de Moubarak, mais l’agacement est tout aussi grand – c’est dur d’être déçu par les siens – devant les gesticulations des figures de l’opposition.

Un blogueur égyptien qui a eu, mais a abandonné depuis, des tentations de carrière politique, Mahmoud Salem, écrit cette semaine : « Le pays brûle, et au lieu de se demander comment s’en sortir, on ne se préoccupe que de chercher le coupable ». Le jeu de la patate chaude, tout le monde s’y est mis.

Une opposition déterminée… mais à quoi ?

Economie en crise, systèmes d’éducation, de santé, de transport, etc. qui vont très mal, permanence des abus de la police : n’en jetez plus, la coupe est pleine, et le gouvernement des Frères musulmans n’a pas un bilan glorieux. Certes que pouvait-il résoudre en six mois ? Mais l’opposition lui reproche de ne pas avoir de plan et de mener le pays au désastre, en plus d’avoir des tendances autoritaires et rétrogrades. Le gouvernement a effectivement une fâcheuse tendance à nier les problèmes et couvrir la police, tout en reprochant aux médias de trop parler.

Les Frères musulmans de leur côté ont beau jeu de pointer les travers de l’opposition, pour ne pas répondre aux demandes exprimées : un gouvernement de coalition nationale, plus de justice dans tous les domaines, et la démission du procureur général nommé par Morsi. Pour eux les images de cocktails Molotov balancés sur la police sont une aubaine.

Quant aux revendications de la rue, facile de dire qu’elles ne sont pas celles des leaders autoproclamés du Front du Salut national, qui d’ailleurs refusent de négocier avec le gouvernement. Ceux qui descendent dans la rue, eux-mêmes, ne sont peut-être pas très nombreux ni représentatifs, ni très démocratiques après tout : voudraient-ils déposer un président sous le simple prétexte qu’ils ne l’ont pas élu ?

L’opposition, qui ça ?

Le Front du Salut National regroupe trois figures majeures : deux anciens candidats à la présidentielle de 2012, Amr Moussa, ancien ministre des Affaires étrangères (sous Moubarak), et ancien secrétaire général de la Ligue Arabe, et Hamdeen Sabbahi, syndicaliste journaliste nassériste, et l’ancienne coqueluche des opposants à Moubarak, Mohamed el- Baradei, le libéral et ancien directeur de l’agence internationale pour l’Energie atomique.

Beaucoup de ceux qui les soutenaient, voire avaient voté pour eux aux dernières présidentielles, ne leur font plus confiance. Baradei ne serait bon qu’à se répandre en lamentations et invectives diverses sur Twitter, Amr Moussa courrait après un poste depuis toujours y compris sous Moubarak, et Hamdeen Sabbahi n’aurait pas digéré de n’arriver que troisième au premier tour de la présidentielle et attendrait toujours qu’on refasse le match.

« Ces politiciens ne nous représentent pas, ils ne veulent qu’un siège. A la rigueur, des journalistes comme Yosri Fouda ou un présentateur satirique comme Bassem Youssef font plus pour la liberté d’expression et élever le niveau de conscience politique ! » entend-on fréquemment chez les activistes.

Depuis deux ans, certains ont rendu leur tablier et se bouchent les oreilles à la moindre nouvelle politique, d’autres ont à cent reprises abandonné puis remis le couvert. Il faut dire que l’opposition aux Frères musulmans n’est pas la même que l’opposition du temps de Moubarak ou aux toutes premières heures du Conseil militaire : déjà il faut en ôter les sympathisants des Frères musulmans (même s’il faut reconnaître qu’un certain nombre fait défection) et ensuite y rajouter des tendances plus ou moins proches de l’ancien régime et de tout temps hostiles aux islamistes.

Très récemment, l’opposition a été rejointe par l’ancien allié des Frères, le plus grand parti salafiste, Nour, qui avait obtenu plus de 20% des voix aux dernières élections législatives.

Il faut également rajouter dans l’équation, du côté du Front de Salut National, le Wafd, un parti très ancien et à l’histoire très noble, mais que l’on qualifiait déjà sous Moubarak d’opposition molle, pour être gentil, voire de fausse opposition et de vrai allié du pouvoir.

En-dehors du Front, il faut compter avec Abou el Fotouh et son parti « une Egypte forte ». Fotouh est un ancien Frère musulman, mais qui se veut centriste. Tous lui reprochent de ne pas avoir une position claire, de chercher à plaire à la fois aux islamistes et aux libéraux, bref, de conforter les clivages plutôt que de rapprocher.

Quand on voit que dans une alliance certes temporaire et de fortune, on a à la fois Baradei, le Wafd et Nour, on comprend que tout cela ne va pas immédiatement donner un programme commun de l’opposition.

Ce qui ne signifie pas non plus que Baradei soit un dangereux athée, contrairement à ce que certains détracteurs du côté des Frères musulmans aimeraient faire croire. Cela rappelle d’ailleurs les charmantes campagnes de dénigrement de l’époque Moubarak, où il était alternativement un odieux laïc ou un agent des Etats-Unis.

Par Sophie Anmuth