E comme Eté

L’apprentissage : un livre sur Internet, sous forme d’abécédaire, pour dire en 100 mots comment la France adopte ses enfants de migrants. Véritable « Lettres persanes » du XXIe siècle, l’initiative de la journaliste/auteur Nadia Khouri-Dagher a séduit Afrik.com qui a décidé de vous offrir deux mots par semaine. A savourer, en attendant la parution du livre en février 2007.

De A comme Accent à Z comme Zut, en passant par H comme Hammam ou N comme nostalgie, 100 mots pour un livre : L’apprentissage ou « comment la France adopte ses enfants de migrants ». Une oeuvre que la journaliste/auteur Nadia Khouri-Dagher a choisi de publier d’abord sur Internet. Un abécédaire savoureux qu’Afrik a décidé de distiller en ligne, pour un grand rendez-vous hebdomadaire. Une autre manière d’appréhender la littérature…

E

Eté

Pour Alya Azzouz, pour nos soirées d’été et d’amis, entre Le Kram et Sidi Bou…

L’été est là, et me voici à porter mes chemises de lin, mes paréos fleuris, mes robes de coton léger, mes sandales pieds nus. C’est seulement quand je porte ces vêtements-là, que je me sens pleinement moi. Pas quand je suis en vêtements de ski, en gros pulls, ou en bottes. Ce sont des choses qu’on n’explique pas, c’est un sentiment, c’est une sensation: mon corps est fait pour l’été. C’est physique. Biologique. Je sens que mon corps, donc mon cœur, sont faits pour l’été, exactement comme mes géraniums au balcon, comme le basilic acheté ce matin au marché, comme les fruits d’été dont mon Monoprix regorge en cette saison. L’hiver en France est comme une langue étrangère que j’ai apprise ici, que je maîtrise très bien, et qui m’offre même plaisirs et découvertes, alors que l’été serait ma langue maternelle, celle où je me sens bien.

L’été est arrivé à Paris, et me voici bouillonnante. Ma tête est ailleurs, je rêve de plages, de sable et de mer, d’après-midi de calme dans des jardins ombragés, de nuits sous un ciel étoilé, de bains à l’aurore rose et ennuagée, je rêve de lauriers roses, de palmiers sous le vent, de poisson grillé que l’on vient de pêcher, et de rires entre amis dans des soirées sans fin et qui finissent parfois au tout premier matin.

L’hiver, j’arrive tant bien que mal à m’accoutumer à Paris. Mais quand l’été arrive, je sens que je dois être ailleurs. Un été urbain pour moi n’est pas vraiment l’été. Je me balade dans Paris, je regarde les terrasses de café bondées, les platanes et leur ombre, les gens en maillot de bain bronzant dans les jardins, les marchands de glace qui ont sorti leurs carrioles, je regarde tout cela mais je sais que je ne suis pas à ma place en ce temps en ce lieu-là.

Dans une chanson, un chanteur canadien dit que l’hiver lui manque, qu’il veut revoir Montréal et son froid. Dans les zoos, on reconstitue pour les animaux leur climat originel: plus ou moins humide, ensoleillé, chaud, froid, sinon ces animaux mourraient. Mais de l’humain, on s’attend qu’il s’habitue à tout. Et c’est vrai que le corps humain s’adapte à tout – pour le cœur, les scientifiques ne nous disent rien.

Des migrants, on s’attend qu’ils remercient le ciel d’être là où ils sont, et qu’ils taisent leur inadaptation à leur nouveau climat. Quand les émigrés d’Algérie chantaient leur manque de soleil dans les années 60, personne ne voulait comprendre que cela voulait dire: on est malheureux ici dans votre ciel gris votre pluie votre froid, on n’aime pas vos arbres nus, on rêve des orangers des citronniers et des flamboyantes bougainvillées qui étaient dans notre jardin, on rêve de nos journées de plage de nos après-midi passées dans les cafés-terrasses d’Alger de Tunis de Casablanca ou de Tanger, on rêve de nuits de lune claire où on la chantait aussi en chansons dans notre langue arabe qui la chante si bien, on rêve de nos amis qu’on a laissés là-bas qui rient toujours comme nous aimions rire aussi et que l’on n’oublie pas, on rêve de notre vie laissée là-bas dans ces pays où l’été durait toute l’année, esprit de farniente de vacances ne pas se presser goûter le temps vivre prendre un verre en terrasse dîner au restaurant en bordure de mer organiser d’immenses déjeuners le dimanche bref on vit dans le froid mais on rêve de cette vie qui nous laisse des souvenirs qu’on résume pour vous en les nommant ensoleillés, oui c’est tout cela que les émigrés n’osaient pas vous dire alors dans leurs chansons et bien ils chantaient le soleil le ciel bleu et cela vous réchauffait le cœur, toute cette bonne humeur qu’ils vous apportaient, apportée de chez eux, comme un air de vacances, comme elles sont jolies les filles de mon pays, les fleurs les maisons et les paysages aussi, mais ça, ça leur était presque interdit de le dire de le chanter de le crier de le pleurer.

Et je réalise que ma maison est décorée d’été, esprit d’été qu’inconsciemment je fais vivre toute l’année, comme on garde en confitures les bons fruits de cette saison, ambiance claire, touches de plage de farniente de vie en plein air dont j’ai besoin de m’entourer pour vivre aujourd’hui à Paris, touches de mon Orient aussi. Ma maison respire l’été toute l’année, c’est la manière que j’ai trouvée de ruser avec la réalité.

Mais je sais que la mer m’appelle, la Méditerranée, estivale toute l’année. C’est plus fort que la raison, que les plans de carrière, que la loi d’attraction de Paris Ville-Lumière. Le Sud de la France compte la plus forte proportion d’anciens d’Afrique du Nord, Camus lui-même, si cérébral, s’installa en Provence à son arrivée en France. Comment s’en étonner? C’est l’été qui a parlé.