Du Caire à Paris, la shîsha-mania bat son plein

Le narguilé, ou shîsha – la pipe à eau orientale – a envahi depuis quelques années les capitales européennes. Paris n’a pas échappé à la mode qui fait fureur chez les étudiants. Les cafés égyptiens se multiplient. Enquête.

Les ventres des narguilés glougloutent au rythme des aspirations des fumeurs, un fond musical oriental berce de ses accords harmonieux les clients du café, confortablement installés autour de tables basses garnies de théières rutilantes et de verres remplies de menthe. Un jeu de dame traîne dans un coin, près d’une étagère garnie de shîshas de tailles et de couleurs différentes. L’odeur du tabac doux, relevé d’une pointe de miel et de pomme vous transporte, immanquablement, dans un café cairote ou alexandrin.

Vous êtes dans le quartier Mouffetard (dans le Vème arrondissement de Paris) qui s’abrite derrière le Panthéon et les célèbres universités du coin. On n’y trouve pas moins de neuf cafés  » orientaux « . Trois d’entre eux font revivre la douceur de vivre à l’égyptienne avec comme pratique incontournable l’habitude de fumer la shîsha. Car cette pipe à eau, utilisée dans tout le bassin méditerranéen, attire de plus en plus les jeunes occidentaux.

Depuis quelques années, une sorte de shîsha-mania semble avoir touché la capitale française. Mais pas seulement. A Lyon ou Marseille, des cafés-narguilés voient le jour et il était de bon ton, il y a trois ans, de fumer langoureusement une shîsha à la fraise en plein coeur de Manhattan. Les top-models y avaient lancé cette mode néo-orientaliste. A Paris, les amateurs de shîshas n’appartiennent pas à la jet-set.

Miel pour les puristes

Au Karnak Café, ouvert il y un an par Ahmed, Egyptien de Port-Saïd, quatre étudiants fument en connaisseurs en se racontant leur dernier voyage en Egypte. Entre masque de Pharaon et fresque murale de Nefertiti, on trouve Fouad, marchand de légumes de la rue Mouffetard et client régulier.  » Quand je viens ici, je voyage « , dit-il. Ce Tunisien trentenaire possède un narguilé chez lui mais préfère venir ici pour fumer. Il raconte à l’envie son histoire passionnelle avec la shîsha, qui a commencé très tôt.  » Quand j’étais adolescent, j’allais au café pour fumer avec des amis après les cours. Mon père m’a acheté une shîsha et l’a mise dans ma chambre pour que je reste à la maison « .

Moins fort que la cigarette, le tabamel utilisé dans la shîsha est un mélange de tabac et de mélasse ou de miel, auquel on ajoute aujourd’hui de la glycérine et diverses essences, comme la pomme (très courant), la fraise, la menthe, la rose ou l’abricot. Une variété de parfum qui attire la jeunesse. Pourtant les puristes, comme Nasser, l’avenant propriétaire du Café égyptien, vous le diront : les vrais de vrais fument la shîsha au miel, trop forte au goût des Français, paraît-il.

L’appareil élégant

Chez  » Oulm Khalsoum « , on propose aussi tous ces parfums. Au fond : le bar en céramique au pied duquel s’entassent les narguilés. C’est le territoire d’Atef, le serveur tunisien du lieu au sourire éclatant, et drapé dans un tee-shirt de l’Olympique de Marseille. A sa droite, Yasser,  » le plus grand fumeur de shîsha de Paris  » est accoudé à une table. Il tête conscieusement l’extrémité de  » l’appareil élégant  » comme le nommait Balzac.

Cet Egyptien jovial et massif annonce fièrement qu’il est né au-dessus du Fishâwy, ce café cairote mythique du quartier très populaire de Khan El Khandili. Celui-là même qui abrite des centaines de fourneaux remplis de tabamel qu’il prépare 24 heures sur 24. Celui-là même, attaché au génie de l’écrivain Naguib Mahfouz qui trouvait l’inspiration dans les vapeurs du narguilé. Une destinée toute tracée, donc, pour Yasser qui avoue fumer tous les jours après son travail, du tabac au miel bien sûr.  » La fraise c’est pour les femmes et les enfants !  » plaisante-t-il.

Sous l’oeil du Rossignol

Pour Yasser, la shîsha fait partie de la vie de tout travailleur égyptien :  » Chez nous, il n’y a pas d’alcoolique. Le plaisir des gens, c’est de fumer le narguilé « . Alors, pour retrouver un peu de son pays, il vient ici, sous le grand portrait du Rossignol égyptien et des coupures de presse jaunies accrochées aux murs couleur crème.

L’odeur des falafels s’immisce peu à peu pour se mêler à celle de la shîsha. Le maître des lieux, Samir, grand bonhomme à la barbe poivre et sel et aux lunettes qui lui mangent une partie du visage, apporte des spécialités égyptiennes à une tablée d’étudiants en extase. Il esquisse un pas de danse et n’hésite pas à vous réciter l’un de ses poèmes.  » Les gens ont l’impression d’être ici chez eux, beaucoup me disent qu’ils se sentent en paix « , explique-t-il.

Atef change la braise du narguilé et un filet de fumée âcre s’échappe du petit tas de tabac rougeoyant. Yasser acquiesce, plisse les yeux de satisfaction et reprend ses aspirations. La soirée ne fait que commencer.

Karnak Café – 46, rue Daubenton, 75005 Paris. Ouvert tlj de 12h à 1h30.

Le Café égyptien – 112-114, rue Mouffetard. Entrée 5, rue de l’Arbalète, 75005 Paris. Ouvert tlj de 10h à 2h.

Café Oum Kalthoum – 4, square Vermenouze, en face du 105, rue Mouffetard, 75005 Paris. Ouvert tlj de 12 h à 2h.

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