Drépanocytose et médecine traditionnelle

Soigner les crises drépanocytaires chez un tradipraticien. C’est le choix que font de nombreux malades, qui espèrent notamment que les recettes transmises de génération en génération réussiront là où les médicaments conventionnels ont échoué. Exemple au Congo avec le Dr Jérôme Mpati, chef de service de la médecine traditionnelle au ministère congolais de la Santé.

De Brazzaville

Lorsqu’un drépanocytaire fait une crise douloureuse, il doit être pris en charge rapidement afin d’éviter de lourdes séquelles organiques ou encore osseuses. Les malades sont souvent envoyés dans un centre hospitalier, qui dispensera de quoi soulager le mal. Mais certains font le choix de se tourner vers des remèdes traditionnels, notamment parce qu’ils sont en général moins chers et qu’ils veulent tester un autre traitement. Le Congo développe une réelle stratégie de promotion de la médecine traditionnelle pour soigner les crises drépanocytaires. Si l’efficacité des soins ancestraux semble acquise, des tests cliniques sont en cours pour définir le degré d’action des substances végétales, animales et végétales utilisés. Explications du phytochimiste Jérôme Mpati, chef de service de la médecine traditionnelle au ministère congolais de la Santé, rencontré lors des états généraux de la drépanocytose de Brazzaville (Congo, du 14 au 17 juin 2005).

Afrik.com : Quelle est la place, au Congo, de la médecine traditionnelle dans le traitement des crises drépanocytaires ?

Jérôme Mpati :
Nous avons un traitement préventif, mais pas curatif, puisque la drépanocytose est génétique. C’est surtout le malade souffrant de la forme SS de la drépanocytose, la plus grave, qui bénéficie de la médecine traditionnelle congolaise. Elle permet d’assurer un suivi du malade.

Afrik.com : Le drépanocytaire qui se tourne vers les tradipraticiens lorsqu’il fait une crise a-t-il un profil social particulier ?

Jérôme Mpati :
En fait, c’est un peu tout le monde. Nous avons d’abord ceux qui suivent le traitement chimio-thérapeutique à l’hôpital et se lèvent un beau matin fatigués que la maladie perdure, car ils pensent, à cause d’une incompréhension, qu’elle est curable. Ils se tournent donc vers la médecine traditionnelle. Pour ce qui est de la classe sociale, c’est autre chose. On ne peut pas dire que c’est uniquement ceux qui sont peu aisés qui choisissent le traitement traditionnel. Même s’il y a effectivement un problème de coût des médicaments. Certains drépanocytaires, qui habitent un endroit où il n’y a pas à proximité un centre hospitalier ou une clinique adaptés, se rendront dans un centre thérapeutique de soins traditionnels, qu’ils trouveront assez facilement proche de chez eux. Des gens aisés essaient parfois la médecine traditionnelle par curiosité, en se disant que les résultats seront plus rapides que ceux de la médecine conventionnelle.

Afrik.com : Les prix des produits des tradipraticiens sont-ils réglementés ?

Jérôme Mpati
On ne peut pas dire que les prix sont si exorbitants que ça. L’un de nos rôles est de tout harmoniser pour ce qui est des prix, des consultations… des tradipraticiens. Nous sommes arrivés à mieux les organiser grâce à nos textes. Ils spécifient bien que les coûts ne doivent pas être trop élevés parce que nous avons une majorité de la population qui fait partie d’une classe sociale un peu basse, et qu’ils n’ont donc pas les moyens de se soigner. Ensuite, nous avons des plantes médicinales en abondance, il n’y a donc pas de raison d’augmenter les prix sous prétexte de rareté.

Afrik.com : L’efficacité de la médecine traditionnelle est-elle prouvée ?

Jérôme Mpati :
Certaines substances médicinales d’origine végétale, animale et minérale agissent sur les organes atteints lorsque le malade drépanocytaire entre en crise. Les tradipraticiens connaissent des plantes très efficaces pour palier l’anémie, la perdition de globules rouges provoquée par la fièvre, ainsi que les autres aspects de crises de cette maladie. Lors d’une crise, si le malade prend des produits, sa crise s’atténue et il se porte bien. Avec tous les efforts qui sont faits, nous parvenons maintenant à améliorer les médicaments traditionnels, ce qui permet d’empêcher les crises dans une périodicité allant de six à huit mois, certains vont même jusqu’à un an. Par ailleurs, les plantes soignent les maladies associées à la drépanocytose (le paludisme, diarrhée, douleurs rhumatismales…).

Afrik.com : Quelles sont les plantes les plus efficaces ?

Jérôme Mpati :
Certaines plantes reviennent beaucoup dans la préparation des médicaments traditionnels, comme l’ochnaï, l’albizia ou le fagara, que nous trouvons en masse au Congo grâce à la steppe, les clairières et la forêt. Mais on ne peut pas dire avec précision que telle ou telle plante a tel ou tel effet. Nous sommes dans une phase d’expertise et d’essais cliniques pour déterminer l’efficacité des plantes et des produits, mais aussi pour déceler les problèmes d’innocuité, de sensibilité, de dosages, d’effets secondaires… C’est-à-dire que nous voulons aller vers des médicaments traditionnels améliorés.

Afrik.com : Y a-t-il un travail de partenariat entre les médecines traditionnelle et conventionnelle en ce qui concerne le traitement des crises ?

Jérôme Mpati :
Pour le moment, les drépanocytaires sont envoyés vers des laboratoires d’analyses appropriés et un feed-back s’opère pour que nous puisions suivre ce qui s’y passe. Nous devons réfléchir à comment convoyer les malades des centres hospitaliers aux centres thérapeutiques. Nous venons d’adopter notre politique nationale de la médecine traditionnelle et nous avons à l’intérieur des stratégies d’approche pour voir comment nous allons nous y prendre. L’une de nos pistes est que le tradipraticien doit d’abord diriger le malade vers le milieu hospitalier pour que son cas soit clairement déterminé. Maintenant, si le malade n’y trouve pas son compte, il pourra se retourner vers la médecine traditionnelle. Et nous pourrons l’orienter grâce à un fichier national où les drépanocytaires peuvent demander à être suivis par un tradipraticien. Lorsque nous aurons établi et mis en œuvre une stratégie, nous vérifierons l’exactitude de ces centres par rapports aux textes du pays, de telle sorte que leurs résultats de leurs traitements soient fiables pour que nous puissions les présenter officiellement.

Afrik.com : Comment allez-vous vous procéder pour assurer la fiabilité des résultats ?

Jérôme Mpati :
Les tradipraticiens sont organisés dans des centres thérapeutiques, où il y a un registre où les malades qui arrivent sont répertoriés, de même que les produits qui leur sont prescrits, leurs doléances, leur état physique… Et quand nous descendons chez eux, nous consultons le registre. Nous conseillons et écoutons les malades, qui nous disent s’ils sont satisfaits ou pas des produits prescrits et comment ils se sentent après les avoir pris. Cela nous permettra de mettre en oeuvre suivi régulier.

Afrik.com : Certains tradipraticiens exposant dans le village associatif des états généraux de la drépanocytose disent que leur produit guérit définitivement la drépanocytose. Qu’en dites-vous ?

Jérôme Mpati :
Je dis non, jusqu’à preuve du contraire. Il faut pas se dire que la plante soigne la drépanocytose. Ce serait aberrant de pouvoir l’affirmer. Guérir signifierait qu’on change la forme du globule rouge, en forme de faucille, en forme ronde. Or nous ne savons pas encore quel est l’effet des médicaments dans l’organisme. D’où nos essais cliniques.

Afrik.com : Avez-vous connu des charlatans qui prétendaient avoir conçu un produit miracle contre la drépanocytose, comme c’est le cas dans d’autres pays africains ?

Jérôme Mpati :
Chez nous, nous n’avons pas de charlatans au sens propre, comme il peut y en avoir en Afrique de l’Ouest. Nous nous évertuons à ce qu’il n’y ait pas de gens qui crient qu’ils soignent la drépanocytose. Mais à chaque fois il y a des « petits malins » qui disent qu’ils la soignent avec des substances médicinales (d’origine végétale, minérale ou animale), mais au fond ils utilisent des médicaments thérapeutiques et les distribuent aux malades en leur disant qu’ils sont tradipraticiens. Nous faisons un gros effort pour « dénicher » tous ces gens-là et nous en rencontrons de moins en moins.

Afrik.com : Que risquent, au regard de la loi, les « petits malins » pris en flagrant délit de publicité mensongère ?

Jérôme Mpati :
Les textes sont clairs. Les tradipraticiens pris en défaut sont d’abord interdits d’exercer (car ceux qui sont officiels se voient délivrer une carte d’exercice de dix ans et une autorisation d’ouverture et d’implantation du centre) et il y a des amendes assez lourdes à payer.