Dix ans plus tard, la galère continue pour les sans-papiers

Associations, collectifs et partis de gauche s’étaient donné rendez-vous, samedi, devant l’église Saint Bernard, pour commémorer les 10 ans d’une expulsion musclée dans la dite église, symbole du traitement de la question des sans-papiers et des sans-logement en France. Un anniversaire qui coïncide avec l’évacuation du plus grand squat de France en banlieue parisienne. Reportage.

De notre envoyé spécial Joan Tilouine

Moins de deux semaines après l’évacuation musclée des personnes logeant dans le bâtiment F de l’ancienne cité universitaire de Cachan (Val de Marne), les ex-squatteurs n’ont eu que peu de répit. Ceux qui ont refusé les propositions des hôtels ont trouvé refuge dans le gymnase Belle-Image, octroyé « pour quelques jours » par la municipalité socialiste, après une nuit passée devant l’ex-squat sous des abris de fortune. Il est désormais question d’une expulsion éventuelle du gymnase. Le problème ne cesse de se transposer, sans jamais prendre le mal à la racine. A l’occasion du dixième anniversaire de l’évacuation de l’église Saint Bernard, les sans-papiers redescendent dans la rue. Les slogans et revendications n’ont pas changé, la détermination s’est renforcée. Le rendez-vous était fixé ce samedi 26 août 2006, 14 heures, devant l’église Saint-Bernard, devenue symbole de la lutte des sans-papiers. Dix ans après, la situation n’a guère évolué.

La mobilisation se poursuit dans la rue

Plusieurs dizaines d’associations, collectifs et organisations politiques de gauche ont lancé un appel au rassemblement et à la solidarité avec les expulsés du plus grand squat de France. Plusieurs milliers de personnes ont répondu présent, 2 200 selon la préfecture, le double selon les organisateurs. Les « anciens » de Saint-Bernard, les collectifs de sans papiers d’Île de France, les associations de Droit au logement, mais également le Parti communiste français (PCF), la Ligue communiste révolutionnaire (LCR), la Lutte Ouvrière ont défilé sans incidents jusqu’à la Place de la République, banderoles à la main, au rythme des djembés et des slogans repris à l’unisson pour dénoncer la politique du Gouvernement français à l’égard des squatteurs et des sans papiers.

Les mégaphones crachent à tue-tête des « Non Non Non aux expulsions. Régularisations de tous les sans-papiers. Travail au noir, y’en a marre, esclavage y’en a marre, exploitation y’en a marre, les taudis y’en a marre », pendant que d’autres psalmodient des diatribes anti-gouvernementales, mais jamais anti-France. Conspuer les politiques en place et tenter de faire bouger les choses pour les « 1 000 de Cachan » et les autres, tel semble être le leitmotiv. Tous se sont donnés la main pour faire bloc contre la politique, menée d’une main de fer, du ministre de l’Intérieur, Nicolas Sarkozy. « On a besoin de plus d’unité pour véritablement vaincre cette terrible injustice. C’est pour ça que je suis là, par fraternité, pour plus d’égalité », confie une manifestante autoproclamée « franco-française ». Un combat engagé face à un gouvernement intransigeant et jusque-là plutôt hermétique aux revendications véhémentes des sans-papiers et des sans-logements.

« Sarko immigré, toi aussi tu dois bouger ! »

Dix ans plus tard, la galère continue pour les sans-papiers. « Voilà la manière que le gouvernement a choisi pour fêter les 10 ans de Saint-Bernard », déplore Olivier Besancenot, Porte parole de la Ligue communiste révolutionnaire. Dans les yeux des manifestants, la colère et la rage se mêlent à l’espoir animé d’une véritable volonté de remporter la bataille. Faire fléchir le gouvernement, telle est la mission. Tous ont en tête l’épisode de 1997. Suite à l’expulsion manu militari des occupants de l’église Saint-Bernard, la plupart des sans-papiers ont finalement été régularisés après le retour des socialistes au pouvoir. La circulaire du ministre de l’Intérieur de l’époque, Jean-Pierre Chevènement, avait conduit à la régularisation de 80 000 personnes.

« Cela nous donne espoir, rien que d’y penser, j’en ai des frissons, je ne vis plus que pour les papiers, j’y pense jour et nuit, surtout pour mes enfants. J’ai deux filles de six et huit ans et je ne veux plus les voir sans papiers !» déclare Aminata, une Malienne venue en famille. Certains tapent des mains, chantent et dansent sur des airs révolutionnaires, d’autres préfèrent marcher en silence, concentrés, songeurs, parfois épuisés physiquement et mentalement par une lutte de longue haleine. « A bout de nerf ! Nous sommes à bout, mais ce n’est que le début et nous tiendrons le coup », s’insurge Moktar trente-neuf ans, du collectif des sans-papiers de Seine Saint-Denis ; « Je suis en France depuis 98, j’ai travaillé, j’ai participé à la vie nationale. Je ne trouve pas ça juste. Je suis trahi par Sarko». Derrière lui, ses camarades entonnent allègrement des slogans comme « Sarko immigré, toi aussi tu dois bouger ! » ou « Oui à la régularisation, non à la clandestinité, si tu veux rester, tu dois légaliser ».

Au sein du gymnase, les conditions de vie se dégradent

Les anciens squatteurs ont refusé les « ultimes » propositions de relogement provisoire faites par le préfet du Val de Marne, Bernard Tomasini. « Ça ne s’améliore pas du tout, on a à faire à des gens irresponsables qui pensaient qu’en les mettant loin, on s’en débarrasserait. Sauf que ces gens travaillent, vivent, réfléchissent et il est intolérable de leur infliger un tel sort », s’indigne la conseillère régionale d’Île de France Malika Zediri. Toujours installées dans le gymnase de Cachan, les familles africaines délogées du squat de l’ancienne cité universitaire exigent une solution pérenne au problème du logement, ainsi que la régularisation des sans-papiers, bien que la grande majorité des ex-squatteurs soit en situation régulière. Un grand nombre d’entre eux travaillent et participent pleinement à la vie économique et sociale de la France. Toutefois, les négociations pataugent et la situation s’enlise. « Le gouvernement n’a pas voulu nous recevoir alors qu’on voudrait qu’il retrouve le fil du dialogue. Rompre le dialogue, c’est déjà une violence et c’est grave », affirme Fidele Nitiéma, porte-parole des « 1 000 de Cachan ». Au sein du gymnase, les conditions de vie se dégradent. « Stress, problèmes de santé, souci, inquiétude, on se sent mal. Les femmes enceintes évoluent dans une situation invivable », fulmine Tandia, délégué des « 1 000 de Cachan ». Parmi eux, six personnes ont entamé une grève de la faim, exigeant la libération des personnes arrêtées lors de l’évacuation du squat, la régularisation des sans-papiers, et un relogement durable pour tous. « On ne peut pas jouer avec la vie des gens », s’indigne Jean-claude Amara porte parole de Droits Devant ! La contestation populaire est prête à se réunir derechef tant que le pouvoir en place n’affronte pas le problème en face de manière sociale et humaniste, « conformément à la devise théorique de la France », dixit Kodjo de Montreuil.

Entre 200 000 et 500 000 étrangers vivraient en France sans titre de séjour, suivant les estimations. Le gouvernement en place reste pour le moment sourd aux suppliques formulées par les sans-papiers, les sans-logements et la kyrielle d’associations et formations politiques de gauche. Alors que les voisins italiens, espagnols, portugais, grecs ont procédé récemment à des régulations massives, la France campe sur ses positions et va à contre-courant. Le ministère de l’Intérieur reste ferme. Seuls 6 000 parents d’enfants scolarisés, sur un total de 20 000 à 30 000 personnes, seront régularisés. La régularisation « au cas par cas » dans le cadre de la notion d’«immigration choisie » défendue par le gouvernement, telle est la ligne politique adoptée. Et ce sont ainsi des milliers de sans-papiers que Nicolas Sarkozy veut expulser d’ici la fin de cette année.