Difficile d’avoir un visa pour la France

Obtenir un visa pour la France relève de l’exploit dans de nombreux pays d’Afrique. Un parcours du combattant qu’il faut aborder avec un moral d’acier. Beaucoup d’Africains déplorent le manque cruel de respect de la dignité de l’Homme dans les ambassades françaises. Restent pourtant quelques Etats qui ont su s’organiser différemment… Témoignages.

 Congo Brazzaville : « Le demandeur de visa est un sous-homme »

Jessica, 30 ans

« Ce qui est flagrant à Brazzaville, c’est qu’à partir du moment où tu es demandeur de visa, tu deviens un sous-homme. A l’ambassade, ils te traitent comme une bête. Arrivé devant le bâtiment aux premières heures, pour tenter d’en passer les portes dans la journée, un employé du consulat fait son petit cinéma. Il se sert d’une chicote pour nous mettre en rang, ou bien nous faire taire. Il fait tout ce qu’il veut. Je me souviens l’avoir vu bousculer une vieille dame qui venait pour un visa maladie. Elle est tombée à la renverse et il ne l’a pas secourue. Il s’est mis à râler : « Vous n’avez qu’à vous mettre en ligne. Vous ne comprenez pas quand on vous parle ? ». J’étais choquée. Certaines personnes ont besoin de se sentir puissants, d’avoir un peu d’importance. Cette situation est de notoriété publique. Quand tu te rends à l’ambassade française, tu te prépares psychologiquement, tu as le moral blindé. Et puis une fois à l’intérieur du bâtiment consulaire, on vous appelle suivant un numéro. Dans une salle publique, c’est une dame derrière sa vitre qui pose les questions avec son micro. Devant tout le monde. Aucune intimité. Aucun respect de la personne. Quand je m’y suis rendue, elle a eu ce petit rire dédaigneux, à la vue de mon dossier. Elle ne l’a même pas feuilleté. Elle m’a regardée du haut en bas et m’a posé des questions qui n’avaient rien avoir avec mon dossier. Et au bout de trois minutes, elle m’a redonné un rendez-vous dans deux semaines pour la réponse. Deux semaines plus tard, le verdict est rendu à l’extérieur du bâtiment. C’est le gardien qui, derrière la grille, t’appelle dans la file d’attente. S’il te rend ton passeport, c’est mauvais. S’il demande de payer la somme de 15 000 F CFA (pour un visa de visite), c’est que tu as décroché le jack pot ! Aucune explication en cas de refus. Rien. Ils cherchent toujours des raisons pour ne pas te donner ton visa, parce qu’ils ont des quotas à respecter. Par voies parallèles, il faut débourser jusqu’à 1 500 euros, soit l’équivalent de cinq mois de salaire, pour être sûr d’avoir son visa. »

 Congo-Kinshasa : « Dans les files d’attente, on a vu des femmes se faire violer par des policiers effectuant leur patrouille nocturne »

François, 43 ans

« C’est vraiment le chemin de croix. A l’ambassade, le retrait de dossier se fait uniquement le lundi. Mais il ne faut pas se présenter le jour même pour espérer être reçu. C’est la veille qu’il faut venir y passer une nuit, à la belle étoile, avec tous les risques que cela comporte. Des témoins m’ont rapporté qu’ils avaient vu des compatriotes se faire voler, extorquer des bijoux, de l’argent, même des femmes se faire violer par des policiers effectuant leur patrouille nocturne. Le lundi matin, celui qui n’a pas l’habitude de sillonner le centre-ville, aux alentours de l’ambassade, pourrait croire à une émeute ou un incident. Environ 300 personnes attendent là, debouts, fatiguées, accoudées à des voitures. A Brazzaville, ils ont construit un toit maintenant, pour abriter du soleil ou de la pluie. A Kinshasa, il n’y a ni toit, ni siège. Et c’est la police, qui opère pour le compte de l’ambassade de France, qui sème le trouble. Eux aussi veulent jouer leur propre carte, et se faire du beurre. Ils se font payer pour faire passer ceux qui ont l’argent en début de file. Ça peut être 10 dollars, voire d’avantage. Je suis venu cinq lundis matins de suite. Exaspéré. Pourquoi devrait-on traiter les gens avec autant d’inhumanité ? C’est dégradant. Révoltant. Et le comble, c’est que l’on doit payer 50 dollars, c’est-à-dire le prix du visa, au moment du dépôt de dossier : ce qui veut dire que si le visa nous est refusé, nous ne sommes pas remboursés. Par voie parallèle, c’est soixante fois plus qu’il faut allonger pour le précieux document. Il faut compter 3 000 dollars. »

 Cameroun : « En plus d’acheter sa place dans la file, il n’est pas rare de payer 50 euros contre un numéro de réservation d’hôtel en France »

Patricia, 30 ans

« Au Cameroun, il y a un vrai commerce autour des visas. Comme partout dans les autres villes d’Afrique, les files d’attente sont longues devant le consulat français. Il faut se lever à deux heures du matin pour faire la queue. Tout le monde n’a pas la force de le faire. Alors une alternative s’est mise en place spontanément : la revente de places. Le temps et la patience se monnaient. Acheter la place de quelqu’un qui a passé sa nuit devant le bâtiment pour être le premier quand les portes s’ouvriront est une pratique courante. Plus la place est bonne, plus elle est chère. En général, une place se vend 1 500 F CFA. Car pour la centaine de demandeurs quotidiens, seule une vingtaine sera reçue. Et trois obtiendront leurs visas. Il y a tellement de falsifications que le consulat se méfie et restreint le nombre de dossiers acceptés. A l’extérieur, un véritable trafic s’opère. En plus d’acheter sa place dans la file, il n’est pas rare de payer 50 euros contre un numéro de réservation d’hôtel en France. Généralement, une personne se charge de cette réservation, nécessaire pour l’obtention d’un visa à courte durée, et revend ces quelques chiffres à plusieurs personnes. Pareil pour les traveller’s cheques. Les grands commerçants, qui font de nombreuses transactions financières, revendent leurs reçus qui ne leur servent à rien. Ces reçus font office de pseudo traveller’s cheques pour les demandeurs de visas. Vous savez, quand on est dans le besoin, on donnerait tout pour avoir ce visa. Du coup, l’ambiance aux portes de l’ambassade est plutôt tendue. Les Camerounais ont le sang chaud. Quand une personne arrive et passe devant tout le monde, parce qu’elle a l’argent ou qu’elle connaît le consul, c’est la bagarre. D’ailleurs, le consul, on ne l’a jamais vu. Il a peur, il ne sort jamais. Il a déjà été agressé par des demandeurs qui s’étaient vus refuser leur visa. Ils se sont arrangés pour croiser le diplomate au centre culturel français et lui régler son compte. Parce qu’il faut savoir que lors d’un refus, on ne vous en explique pas les raisons. Un simple tampon rouge vous annonce le verdict. »

 Sénégal : « Un coup de téléphone à Africatel suffit pour obtenir une entrevue »

Baba, 29 ans, étudiant

« Depuis 2001 au Sénégal, il n’y a plus ces rassemblements de centaines de demandeurs de visas devant l’ambassade de France. Les données ont changé. Une nouvelle structure facilite les démarches : Africatel, une agence rattachée à l’ambassade. Avant, on pouvait attendre plusieurs jours devant les portes avant de décrocher un rendez-vous. Aujourd’hui ce n’est plus comme ça. Un coup de téléphone à Africatel suffit pour obtenir une entrevue dans le mois. Je ne crois pas que cette structure existe dans d’autres pays africains. Pourtant, c’est une très bonne initiative. Le jour du rendez-vous, on nous remet un dossier à remplir, en nous expliquant les formalités. Tout est simplifié. Lors du deuxième rendez-vous, si on a décroché le visa, on paie la somme de 200 000 F CFA. Je dis « décroché » car il est très rare de pouvoir l’obtenir. Une dizaine de personnes l’obtient, sur 100 demandes. On me l’a refusé. Je voulais faire mon deuxième cycle d’étude en informatique en France. On m’a mis des bâtons dans les roues en me demandant de trouver un tuteur financier, alors que j’avais un compte en banque qui me permettait de subvenir à mes besoins. Avec cette nouvelle technique, la fraude est devenue impossible. Avant, j’avais payé un grand homme d’affaires contre l’assurance d’avoir un visa. Je lui ai remis la somme de deux millions de F CFA. C’est lui qui faisait les démarches. Dans ces cas-là, le demandeur de visa ne se déplace pas. Malheureusement ça n’a pas fonctionné. Il a gardé l’argent sous prétexte qu’il s’était beaucoup investi dans cette affaire. Aujourd’hui ce n’est plus possible, il faut la présence physique du demandeur de visa. Après avoir essuyé des refus pour la France et les Etats-Unis, j’ai abandonné mon projet de partir et je termine mes études ici, au Sénégal. »

 Mali : « Au bout d’une semaine, je reçois un coup de téléphone pour venir retirer mon visa »

Cheick Fall, créateur

« Une semaine. Il m’a fallu juste une semaine pour obtenir mon visa en règle. Je voyage beaucoup, surtout en France, alors je ne joue pas avec le feu. Mes papiers sont en règle, mes dossiers complets, et si on me donne un visa d’un mois je serais rentré au 29e jour. Il y a beaucoup de personnes qui tentent d’obtenir leur visa par voie non régulière. Mais ça ne sert à rien. Car c’est là que les difficultés commencent, que les soupçons s’éveillent. On ne m’a jamais refusé de visa. J’ai toujours une invitation pour une exposition ou pour rendre visite à un ami à Paris. Obtenir un visa ne me pose jamais problème. C’est à l’entrée de l’ambassade de France que l’on retire le dossier à remplir. Généralement je le remplis dans la journée puis je vais le déposer sans rendez-vous au consulat. On me pose quelques questions, bien sûr. Sur les raisons de mon voyage essentiellement. Une semaine plus tard, je reçois un coup de téléphone pour venir retirer mon visa. »

 Maroc : « L’accès est systématiquement refusé à certaines personnes »

Abdou, 35 ans

« De part ma profession, j’ai un visa ouvert pour 4 ans, donc je n’ai pas de problème. Mais quand je vois mes voisins, mes proches, qui font la queue comme des moutons devant le consulat français pendant plusieurs nuits, ça me fend le coeur. Qu’il pleuve, qu’il fasse 40 degrés à l’ombre, ils sont là, ils attendent. Certains sont même tombés malades et ont dû être hospitalisés. C’est scandaleux. Pour rentrer, il faut ‘s’arranger’, donner des bakchichs aux policiers, aux gardiens… Mais de toute façon, l’accès est systématiquement refusé à certaines personnes. Aux jeunes filles, par exemple, car on craint qu’elles se marient en France et restent là-bas. Par contre, les députés, eux, n’ont aucun problème. Et ils le disent. Quand les élections approchent, certains vont même jusqu’à promettre des visas à leurs électeurs potentiels. Pour la procédure ‘légale’, il faut suivre les instructions qui sont affichées dehors, aux portes du consulat. Et je trouve que les conditions à remplir sont exagérées. Tout comme les questions qu’ils posent aux demandeurs. Le formulaire compte 48 questions. Souvent la même reformulée différemment d’ailleurs. L’ambassade se méfie énormément des Marocains. Sur 200 demandes quotidiennes, seule une trentaine maximum obtient le visa. Visa que l’on paie 450 dirhams, soit 41 euros. Une façon pour l’Etat français de se faire de l’argent. Car en cas de refus, la somme ne nous est pas remboursée. Pourquoi ? Nous avons écrit une lettre à ce sujet, et la question sera posée au Parlement en octobre. Quant au consul, on ne l’a jamais vu. Nous n’avons pas le droit de le voir, et il n’a pas le droit d’intervenir dans l’obtention des visas. Si l’on a une réclamation à faire, il faut envoyer une lettre, à laquelle, bien sûr, on n’aura jamais de réponse… »