Didier Awadi récolte « le point de vue du lion »

Sur fond de racisme, les débats sur l’immigration et son corolaire sécuritaire font rage en Occident alors que, les Africains, principales cibles de ces discours haineux et pratiques discriminatoires, réagissent peu. Didier Awadi, lui, n’a pas voulu se taire. Le rappeur panafricain du Sénégal a choisi pour sonner la réplique, de plonger sa plume au vitriol à l’encrier des discours d’illustres leaders et penseurs éclairés africains et afro-caribéens. Consignée dans l’album Présidents d’Afrique, l’œuvre est accompagnée d’un film documentaire, Le Point de vue du lion, dont la première projection a lieu le jeudi 21 octobre à Dakar.

Une poignée amicale distribuée par ci, un autographe signé pour un fan par là. Entre deux interviews, Didier Awadi ne semble pas suffoquer dans la chaleur étouffante de Ouagadougou ce samedi 16 octobre 2010. Il a même le panache. La veille pourtant, à quelques centaines de mètres de là, sur la scène du Centre culturel français de Ouagadougou, il rendait hommage, avec d’autres rappeurs africains venus prendre part à la 10e édition du festival Ouaga Hip Hop, à Thomas Sankara, président révolutionnaire du Burkina Faso, assassiné il y a 23 ans, jour pour jour. À cette occasion, Awadi a présenté au public son album Présidents d’Afrique et surtout un extrait du film documentaire Le point de vue du lion. Caméra à l’épaule, le rappeur se mue en journaliste, parcourt le continent à la rencontre d’éminentes personnalités – Abdou Diouf, Aminata Traoré, Cheick Amidou Kane, Théophile Obenga, Alphadi, Amadou Matar MBow et Manu Dibango -, mais aussi de simples citoyens ou des candidats à l’exil, afin qu’ils livrent leur part de vérité dans le débat sur l’immigration.
Présidents d’Afrique et Le point de vue du lion marquent ainsi l’heureux aboutissement d’une démarche artistique. Celle visant à arracher le rap à la douloureuse dictature de l’actualité africaine pour le plonger aux sources confluentes de l’histoire politique et de la psychanalyse du dominé.

Afrik.com : Parlez-nous de cet opus Présidents d’Afrique ?

Didier Awadi :
Présidents d’Afrique, c’est un album de 21 titres. Mais on en a fait une trentaine donc il y a d’autres qui vont être placés je ne sais pas quand encore ni comment. C’est un album dans lequel on entend les voix de Lumumba, de Sankara, de Nasser, de Fanon, de Luther King et tous ces grands hommes qui ont lutté pour une Afrique digne. Les voix de tous ces grands hommes sont réunies dans cet album. On entend par exemple la voix de Nelson Mandela en featuring avec Awadi.

Afrik.com : Quelle philosophie sous-tend pareil projet de réunir tant de sommités politiques sur un album rap ?

Didier Awadi :
L’idée de réunir toutes ces sommités africaines et de la diaspora noire est venue de lectures qui m’ont convaincu de la nécessité de récréation de notre âme. Nous sommes tellement agressés culturellement que nous oublions l’essentiel qui est de se reconstruire. Ainsi pour Présidents d’Afrique, on a rencontré pas mal de gens. Après 50 ans de soi disant indépendance, on a senti le besoin de réfléchir. Où est-ce qu’on en est et où est-ce qu’on veut aller ?

Afrik.com : En plus de Présidents d’Afrique, vous n’avez pas hésité à empoigner la caméra pour réaliser un film documentaire, Le point de vue du lion. Pourquoi ?

Didier Awadi :
Tant que les lions n’auront pas leurs historiens, les histoires de chasse tourneront toujours à la gloire du chasseur. Alors ce film documentaire traite de l’émigration qui résume à elle seule tous nos malheurs. Le film restitue aux Africains leur histoire et donne à voir notre vérité. C’est un film dans lequel des présidents, des scientifiques, des intellectuels africains, des progressistes, des candidats à l’immigration s’expriment sur cette problématique. Cela était important parce que la question du racisme est permanente dans le débat sur l’immigration. On nous dit que l’Europe ne peut pas accueillir toutes les misères du monde. Ce sont des foutaises ! L’Afrique a accueilli tous les voyous du monde qui sont venus nous coloniser, violer nos sœurs, nous réduire en captivité, en esclavage. Ils ont fait de nous des dominés donc des sous-citoyens. Ce sont eux qui ont mis l’Afrique dans cette situation de pauvreté extrême. Mais ce sont les mêmes aujourd’hui qui arguent que les pauvres ne doivent pas aller vers la richesse. Quand tu es Noir et que tu vas dans une ambassade pour avoir un visas, on te le refuse parce que tu es noir. On appelle ça un délit de sale gueule. C’est du racisme. Quand tu es noir et pauvre, c’est pire. Quand tu es noir, pauvre et musulman, là c’est la totale ! Tu n’auras jamais de visas. Pourtant ce sont les mêmes qui répètent à longueur de journée droits de l’Homme, solidarité… Je suis désolé. Il y a un vrai problème de racisme et il faut oser mettre le doigt dessus.

Afrik.com : Mais aujourd’hui beaucoup de jeunes africains ne croient plus en rien de tout cela et préfèrent braver le danger mortel de la mer pour le présupposé Eldorado européen. Que leur dites- vous ?

Didier Awadi :
Beaucoup de jeunes aujourd’hui perdent espoir. Mais il faut leur dire que l’indépendance ça ne se donne pas. Ça se prend, ça s’arrache, ça se paie en sang et en cadavres. Il faut l’accepter. L’indépendance, il faut l’accepter avec les sacrifices qui vont avec. Ce n’est pas seulement un mot sorti de la bouche d’un De Gaulle qui vient dire prenez l »’indépendance tchatcha ». Ce sont des foutaises. L’indépendance tu la prends, tu te bats. Mais chez nous, chaque fois qu’on veut se battre on vous dit non ne vous battez pas. Et on vous donne un bout de pain alors que tu entrevois un gros festin derrière. Pas de galons, seulement un peu de riz. Mais aujourd’hui on veut profiter de NOTRE festin, de NOS matières premières, de NOTRE uranium, de NOTRE pétrole. On veut profiter du fruit de NOTRE sous-sol, du fruit de NOTRE sol. Et que l’on ne vienne pas nous dire comment utiliser nos ressources.

Afrik.com : À propos justement des indépendances africaines, ce sont les célébrations tous azimuts des cinquantenaires un peu partout. Que représentent-elles pour vous ?

Didier Awadi :
Cinquante ans dans la vie d’un pays, c’est important. Mais nos pays sont-ils réellement indépendants ? Je ne le crois pas. Dès lors, comment devons-nous faire pour obtenir cette indépendance réelle ? Comment couper le cordon ombilical avec le colon afin que par exemple le franc CFA, cette monnaie coloniale n’ait plus cours chez nous ? Ce sont autant de questions à résoudre. Et pour cela, il faut que nos politiques ne soient plus dictées par l’ex-colon. Pour moi, 50 ans d’indépendance ne veulent pas dire aller se pavaner sur les Champs-Elysées pour faire allégeance à l’ex-colon comme ce qui s’est passé le 14 juillet. C’était affreux et moche à la fois. Et tous les présidents qui ont engagé leurs pays et leurs armées dans cette allégeance aux colons nous ont fait du tort. Laurent Gbagbo a été le seul à faire preuve de courage : il a refusé de participer à cette mascarade.

Afrik.com : Restons dans les commémorations : 23 ans que Thomas Sankara a été assassiné. Qu’est-ce que cela représente pour vous ?

Didier Awadi :
Vingt-trois ans de l’assassinat de Thomas Sankara, c’est 23 ans d’injustice, c’est 23 ans de tristesse pour le peuple africain, mais c’est aussi 23 ans qu’il n’est pas mort pour rien. Il y a des gens comme moi qui croient en l’idéal qu’il a construit. Hier, 15 octobre, il fallait célébrer tout en posant des actes. Nous nous sommes recueillis sur sa tombe, on a fait un concert, on a essayé de semer la bonne graine pour qu’il ne soit pas oublié, qu’il ne soit pas mort pour rien.

Afrik.com : Parlant des délestages électriques que connaît la presque totalité des pays, vous avez comparé l’Afrique à une boîte de nuit…

Didier Awadi :
(Rires.) Eh oui l’Afrique aujourd’hui, c’est une grosse boîte de nuit. J’appelle l’Afrique, » la République Démocratique et Bananière ». Donc dans cette République Démocratique et Bananière, le roi, euh pardon, je veux dire le président, aime son peuple et il sait que son peuple adore les boîtes de nuit. Ainsi il a fait de son pays une grande bonne de nuit où on allume les jeux de lumières. On allume dans tel quartier et on éteint dans tel autre et ça fait joli. Et perché tout en haut, le roi regarde le spectacle et il est content. Et nous, on ne dit rien puisque ça fait plaisir au roi. Vous savez, la République Démocratique et Bananière est une grande République qui a beaucoup de régions. A chacune de savoir dans quelle région il est.

Afrik.com : Au Sénégal, Karim Wade a été bombardé hyperministre…

Didier Awadi :
On est toujoirs dans la République Démocratique et Bananière. Dans la mienne, le fils du roi, c’est le roi des fils et a le droit de succéder à son père parce qu’il est le prince. Il faut qu’on l’entraîne très tôt pour la tâche, qu’on lui donne beaucoup de responsabilités. C’est pour cela que tu verras certains fils de roi avec beaucoup de ministères. C’est bien et c’est comme ça dans la République Démocratique et Bananière.

Afrik.com : Le tableau est très aricatural. N’y aurait-il pas des îlots d’espoir sur le continent ?

Didier Awadi :
Fort heureusement ! Il y a beaucoup de signes qui me permettent d’être très optimiste. Au Mali, le président a choisi de ne pas charcuter la Constitution pour se représenter. Ça c’est beau. La démocratie vaincra. Il y a trente ans, tu m’aurais dit que Mandela serait Président, je répondrais faux. Mais il l’a été et a quitté le pouvoir. Avant on parlait d’Unité africaine, aujourd’hui on parle d’Union africaine parce que tout le monde sait que c’est la seule issue économique et politique pour l’Afrique. Ce n’est pas parce qu’il y a des contre-exemples qu’on ne va pas magnifier les succès. Rien qu’en regardant le Cap vert ou le Bénin, il y a donc des raisons d’être optimiste. Aujourd’hui, un jeune Burkinabè qui se trouve au Sénégal se sent à l’aise. Moi, je suis à Ouaga et je suis à l’aise. On n’a pas besoin des élites politiques pour faire l’intégration.