Des Egyptiens à Paris

Partis pour trouver du travail plus facilement qu’au pays, ils étaient environ 16 000 Égyptiens recensés en 1999 en France, principalement à Paris et dans sa banlieue. Minoritaires parmi les minorités, les Égyptiens gagnent pourtant en visibilité et s’intègrent particulièrement bien sur leur nouvelle terre d’accueil.

On en connaît peu mais on les apprécie bien. C’est en résumé la perception que les Français ont des Égyptiens installés dans leur capitale. Par installés, comprenez travaillant à Paris. Car il n’existe pas, dans la capitale française, de quartier égyptien équivalent au Château Rouge africain, au Barbès algérien ou au Belleville tunisien.

Les Égyptiens immigrés sont éparpillés dans toute l’Ile-de-France (la région parisienne), avec une nette préférence pour les quartiers populaires du Nord-Est parisien et la proche banlieue. Leur petit nombre (16 000 Égyptiens recensés en 1999) n’explique pas davantage leur nouvelle visibilité. De même, leurs modalités de départ et d’arrivée s’inscrivent dans les schémas classiques de la migration.

Une Egypte si étroite

La population égyptienne a doublé en un quart de siècle, passant à plus de 68 millions de personnes concentrées sur 5% du territoire – le développement démographique le plus élevé du monde. Le pays ne peut répondre aux besoins croissants de services, les salaires des fonctionnaires sont gelés, l’inflation génère la nécessité de cumuler les emplois et le logement est en crise …

Une immigration principalement économique donc et qui faisait vivre, avant les retombées de la guerre du Golfe et toutes destinations confondues, un tiers de la population.

Pour autant, les Egyptiens de Paris couvrent toutes les catégories socioprofessionnelles. N’était la double difficulté d’adaptation linguistique de ces ressortissants majoritairement anglophones et d’équivalence des diplômes, leurs cadres auraient davantage d’emplois à leur mesure. Un problème qui se fait sentir jusque dans les milieux artistiques, pour lesquels il n’est point de salut en dehors des canaux officiels de la coopération culturelle entre les deux pays.

C’est typiquement le parcours de Fathi Salama, vedette cairote notoire du jazz oriental. Malgré de fréquents séjours en France depuis une quinzaine d’années et ses enregistrements en Angleterre, il peine toujours à se faire reconnaître dans l’Hexagone.

Manuel et séducteur

Les emplois investis par les Egyptiens restent ainsi essentiellement concentrés dans le bâtiment, les marchés et la restauration. Les Egyptiens du bâtiment connaissent une situation proche de l’impasse : le travail au noir est la règle et leur isolement social renforcé. Nombre d’entre eux, restés célibataires par force et lassés de la clandestinité, se découragent au bout de quelques années et partent tenter leur chance ailleurs ou reviennent au pays.

Mais autour des deux autres secteurs d’activité (marché et restauration) se révèlent les talents, atouts et particularités de l’intégration des fils du Nil.

Demandez aux placiers des marchés, et vous jugerez de l’ampleur du phénomène : l’Egyptien y fait un malheur. Certes, réussir comme Moustapha Emara, grand exportateur de fruits et légumes égyptiens après avoir été vendeur à Rungis, est un modèle difficile à atteindre. Mais il reste révélateur du plus qui singularise ses compatriotes : beaucoup de travail pour de petites marges et… du bagout.

Depuis une quinzaine d’années, ces concurrents redoutables font de plus en plus craquer les chalands. Avec des produits primeurs particulièrement bon marché qui flirtent avec la vente en semi-gros et visent les familles nombreuses. La qualité est moindre mais la réception… pharaonique. Ces Egyptiens ont particulièrement la côte avec les familles arabes nourries d’ images télévisuelles de crooners orientaux, qui manient jeux de mots, petites phrases poétiques et flatteries ludiques.  » Que veux-tu mon âme ?  »  » Tu es si douce et sucrée que tes doigts plongés dans une boisson en donneraient tout le suc  »  » Ordonne et je te donnerai tout ce que tu désires  » L’affaire est tellement entendue que ce sont des villages entiers du Delta, comme le fameux Mit Badr Halawa, qui se retrouvent dépossédés de toutes leurs forces vives.

Une élite intégrée

Autre phénomène sensible : l’émergence économique des Egyptiens les plus anciennement installés et les plus cultivés ayant émigré sous Sadate. A force de persévérance, ils ont réussi leur parcours du combattant administratif dans la régularisation de leur séjour. Ils ont eu le temps d’atteindre une  » autonomie affective  » par un mariage avec une femme du pays, du Maghreb ou de France. Et ils ont pu enfin ouvrir leur commerce. Attirés par la ville des lumières, ils étaient conquis par les promesses de vie culturelle raffinée transmises depuis… l’expédition de Bonaparte en d’Egypte et l’expérience de Tahtawi.

Cette émigration coup de coeur contraste avec les options plus pragmatiques que suscitent les pays du Golfe ou l’Angleterre, qui accueillent les Egyptiens, un contrat d’embauche en poche. Mais aujourd’hui, à Paris, un engouement certain se manifeste pour la culture orientale. C’est le reflet d’une séduction en miroir où se contemplent la France et l’Egypte. Et ces premières générations d’immigrés égyptiens en ont saisi l’opportunité : les épiceries orientales et surtout les cafés égyptiens poussent comme des champignons. Les premières cassant les prix pratiqués par les Libanais et Arméniens, et les seconds ravissant les Parisiens en mal d’exotisme.